À la gloire de Lille - Émile Lante

À Charles Pruvot



D’autres ont proclamé des villes plus rieuses,

Villes aux palais d’or dans l’horizon vermeil,

Villes où chantent des mandores caresseuses,

Où flottent des parfums de fleurs et du soleil ;

D’autres ont ciselé, pour les siècles, l’histoire

De leur cité… Pour moi, ma plume n’a jamais

Essayé d’orner la légende de ta gloire

Ni chanté ton ciel grave. Et, pourtant, tu le sais,

Tu le sais, par les troublantes nuits d’insomnie.

Les soirs d’hiver, en de longs voyages, là-bas,

Souvent, ton souvenir berçant ma rêverie,

Je te faisais des vers que je n’écrivais pas,

Car, je craignais, vois-tu, que des rimes banales,

Que des mots trop réels, des rythmes sans douceur

Fanent ton nom gracile et pur comme un lys pâle,

Je craignais que mes chants ne disent point mon coeur.

Mais, il est des moments où l’âme, comme un vase

Trop rempli qui déborde, il est de clairs moments

Où l’âme doit parler… Qu’importe si la phrase

Est hésitante!… En amour, les balbutiements,

Les zézaiements restent les phrases les plus chères

Et je t’aime d’amour, ô ma bonne Cité !…

 

J’ai grandi dans tes murs sombres, dans le mystère

De tes heures d’ivresse et de mysticité ;

Mon cœur s’est éveillé dans ton décor grisâtre :

J’en ai gardé le goût des matins langoureux,

Des attardements au crépuscule rougeâtre

Le long de tes canaux où tremble un peu des cieux…

 

J’en ai gardé le goût du songe en tes églises,

Parmi l’envol pieux des dévotes en noir,

Des vieillards toussotants, des frêles nonnes grises

Marchant à pas menus, comme dans un parloir…

J’en ai gardé le goût de tes petites rues

Où, chaque soir tombant, l’on voit, pressant le pas,

Des femmes venant du salut ; où, lèvre émue,

Des passants presqu’enfants parlent d’amour, très bas…

 

Mais, j’aime surtout tes vieux quartiers populaires.

Où grouillent sur les seuils des enfants mal vêtus,

Primitivement beaux ; où jasent des commères,

Maritornes en tabliers bleus, et bras nus ;

Où courent, en riant, des fillettes moqueuses ;

Où des ivrognes chantent avec des hoquets’;

Où l’on entend gémir les plaintes chevroteuses

D’un lent accordéon en quelque cabaret…

 

J’aime surtout l’aspect de tes portes d’usines,

Quand sonne la sortie et que mugit le flot

Des ouvriers bronzés, des femmes à la mine

Jaunâtre, aux cheveux gras… Pittoresque tableau :

De petits groupes se forment ; des cris traînassent,

Grince un coup de sifflet ou raille un rire amer ;

Des mots d’envie accueillent des bourgeois qui passent ;

Des injures, des blasphèmes salissent l’air ;

Quelques-unes et quelques-uns s’en vont par couples ;

D’autres se hâtent vers l’ombre de la maison ;

Il plane des relents d’odeurs tièdes et souples :

Tabac, boissons, sueurs ; il tinte des chansons!…

 

D’autres fois, tes remparts verts comme l’Espérance

M’attirent… Les jours d’été, tout un monde y vit :

Jeunes gens chercheurs de mystère et de silence ;

Vieillard qui va, courbé sur le livre qu’il lit ;

Par groupes des soldats causent ; couchés sur l’herbe,

Des hommes en bras de chemise, en gilet clair,

Des femmes rêvent devant l’espace superbe ;

Des oiseaux tapageurs virevoltent dans l’air…

Et, les soirs de promenade à travers la ville,

Quand je rentre au logis, il m’arrive souvent,

Si le ciel est serein et que la lune brille,

De m’attarder à ma fenêtre, longuement…

Le vent qui tremble, frôleur comme une voix chère,

M’apporte les échos lointains de quelques bruits.

Sonnaille d’une église égrenant sa prière,

Sifflet de locomotive cinglant la nuit…

Tandis que, peu à peu, de mon âme à mes lèvres,

Montent des hymnes grandioses vers ton nom,

Ô Lille ! Ville de paresses et de fièvres,

Ville où se sont unis le Rêve et l’Action.

 

Mai 1900

 

Publié en 1904 dans le recueil Les émotions modernes, Victor Havard et Cie éditeurs, 1904 ; (réédité par Hachette livre en 2013).

Émile Lante, poète du début du XXe siècle, célèbre Lille, sa ville natale, dans des poèmes où l’ambiance festive et la chaleur humaine du Nord se mêlent à une profonde affection pour les quartiers populaires. Dans À la gloire de Lille, Lante dépeint la ville à travers des souvenirs d’enfance, où les rues sombres et les canaux effleurent la rêverie et la poésie. Il évoque le quotidien des ouvriers, des femmes en prière, et les scènes de la vie urbaine qui, bien que marquées par la pauvreté, sont chargées de beauté et d’humanité. Lante mêle dans ses vers des images de fête, de travail et de spiritualité, créant une vision de Lille où se rencontrent les joies et les luttes de ses habitants. Son amour pour la ville se fait entendre dans chaque mot, un hommage sincère à sa ville d’origine.

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