Aux portes de Lille - Émile Lante
à Poinsot et Normandy
Le crépuscule verse aux portes de la ville
Un éparpillement de nuages nacrés,
Duquel elle s’érige, au fond du ciel débile.,
Frustrement découpée en un carton grossier…
Parmi les peupliers qui dressent dans la brume
Leurs longs cônes fumeux comme des encensoirs,
Des becs de gaz, des chars, des fenêtres s’allument…
Ils sont, dans le brouillard et le vent froid, ce soir,
Tamisés à travers du crêpe et des légendes,
Et font trembler les fronts de leur tremblement las…
L’âme des sourds remparts s’éveille aux voix montantes
D’un clairon rude en qui quelque ancien soldat
Fait passer l’inhabile et simple nostalgie
Des sonores combats qui lui revient au coeur
Dès que le cuivre colle à sa lèvre affaiblie…
Et ce souffle, qui meurt et renaît et remeurt,
A quelque chose de si naïvement triste
Que la nuit descendue en devient plus sinistre…
Glissant on ne sait d’où, les spirales en lames
D’un sifflet d’atelier se déroulent soudain
Au-dessus de la ville, au-dessus de nos âmes,
Et de ses longs fils secs âprement les étreint ;
La sirène agonise en piqûres aiguës ;
Ses sveltes fouettements se sont dissous déjà…
Mais, en mon cœur touché sa morsure ondula,
Se prolonge, affinée, en vagues si ténues,
Qu’il me semble que tous les sanglots, les rancœurs,
Les regrets, les désirs, les volontés taries,
Les lèpres de la chair, les infinis du cœur,
L’écume amère des charnelles frénésies
Que, par delà le temps, la gloire épanouie
De notre Lille ardente et sombre accumula,
Au fil du soir poignant, se concentrent en moi !
*Ce poème a été dit par Mlle Maguéra, à l’Hippodrome de Lille, le 10 novembre 1901 (note du poète ou de l’éditeur).
Publié en 1904 dans le recueil Les Émotions modernes , Paris, Victor-Havard.
Emile Lante, poète et écrivain lillois, a su capturer dans ses vers l’atmosphère unique de sa ville natale. Dans Aux portes de Lille, il décrit avec une grande sensibilité la ville au crépuscule, enveloppée dans une brume mystérieuse et nostalgique. À travers des images saisissantes et mélancoliques, il évoque la rencontre entre l’histoire et la modernité, entre les souvenirs de batailles passées et la vie quotidienne d’une Lille en mutation. Lante utilise un langage riche et visuel pour décrire les rues, les sons et les lumières de la ville, tout en laissant place à la contemplation et à l’introspection. Son poème rend hommage à la complexité et à la beauté de Lille, une ville à la fois sombre et vibrante, marquée par le temps et l’histoire.