Mon enfance captive a vécu dans des pierres - Albert Samain
Mon enfance captive a vécu dans des pierres,
Dans la ville où sans fin, vomissant le charbon,
L’usine en feu dévore un peuple moribond.
Et pour voir des jardins je fermais les paupières…
J’ai grandi ; j’ai rêvé d’orient, de lumières,
De rivages de fleurs où l’air tiède sent bon,
De cités aux noms d’or, et, seigneur vagabond,
De pavés florentins où traîner des rapières.
Puis je pris en dégoût le carton du décor
Et maintenant, j’entends en moi l’âme du nord
Qui chante, et chaque jour j’aime d’un cœur plus fort
Ton air de sainte femme, ô ma terre de Flandre,
Ton peuple grave et droit, ennemi de l’esclandre,
Ta douceur de misère où le cœur se sent prendre,
Tes marais, tes prés verts où rouissent les lins,
Tes bateaux, ton ciel gris où tournent les moulins,
Et cette veuve en noir avec ses orphelins…
Publié en 1921 dans son recueil Le Chariot d’or
Albert Samain, poète du symbolisme, a vu le jour à Lille en 1858, et cette ville a profondément marqué son imaginaire. Dans Mon enfance captive a vécu dans des pierres, il évoque avec une douce mélancolie son enfance lilloise, entourée de murs austères, baignés d’ombre et de silence. Son écriture, imprégnée de musicalité et de nostalgie, traduit cette sensation d’enfermement, mais aussi la richesse intérieure qu’il a su cultiver au fil des années. Lille, avec son ciel bas et ses façades de briques, a sans doute contribué à forger cette sensibilité poétique teintée de tristesse et de rêve. Samain, influencé par Baudelaire et Verlaine, a su transformer ses souvenirs en vers délicats et en images puissantes, offrant une poésie où la mélancolie se pare de beauté. Son œuvre reste un écho des émotions d’un enfant solitaire devenu poète des âmes sensibles.