L'Alsace - Albert Mérat
Derrière le treillis du passage à niveau
Les filles de Strasbourg composent un tableau
Pour Marchai, gai bouquet de figures naïves !
Elles portent le court jupon de couleurs vives,
Et la coiffe ancienne aux larges nœuds bouffants.
Blondes avec les yeux étonnés des enfants,
Elles ont à la lèvre un rouge et bon sourire
Pour le voyageur pâle et las qui les admire.
Tous les corsages sont jeunes et bien remplis.
Elles savent marcher et l’étoffe a des plis
De sculpture, malgré la raide gaucherie
De la jupe, où l’on sent encore la draperie.
J’aime la gravité sobre de ces plis droits
Que coupe la blancheur des tabliers étroits,
Et tout cela, voyant et dur, est de la grâce.
Leur taille est un peu forte, et leur joue un peu grasse
Est le cadre ingénu qu’il faut à leur regard.
Ô la large beauté sans façon et sans art !
Et surtout la sincère et saine poésie
Qui conserve l’usage et la mode choisie
Par les pères, selon le goût de leurs aïeux !
Les costumes charmants, sympathiques et vieux !
On n’est pas routinier pour s’habiller de même
Qu’autrefois, quand cela va bien et quand on l’aime ;
Et l’on peut se vêtir autrement qu’à Paris.
L’Alsace intelligente et bonne l’a compris :
Et, malgré la douceur du passé qui l’attire,
L’Alsace intelligente et forte apprend à lire.
Publié en 1865 dans le recueil Les tableaux de voyage.
Albert Mérat, poète français du XIXe siècle, est surtout connu pour ses œuvres empreintes de sensibilité et de lyrisme. Né en 1840, il fut un membre actif du mouvement symboliste, privilégiant la beauté de la forme et la profondeur des sentiments. Dans son poème L’Alsace, Mérat exprime son attachement profond à la région alsacienne, une terre dévastée par les événements de la guerre franco-prussienne de 1870. À travers ses vers, il manifeste la douleur de la perte et de l’annexion, tout en rendant hommage à la beauté du pays, à ses paysages et à son peuple. Le poème est une élégie qui mêle tristesse et espoir, avec une forte charge émotionnelle, symbolisant la douleur collective face à cette déchirure géographique et culturelle. La poésie de Mérat, tout en étant profondément personnelle, trouve une résonance universelle dans l’expression de la souffrance nationale.