Sainte Odile - Paul Claudel
A M »* Eisa Kœberlé.
Et naturellement vous dites que je ne l’ai pas aimée ? dit le Père.
Mais croyez-vous aussi qu’il fût agréable pour un pauvre diable de militaire,
Avec les nécessités de la politique et par des temps aussi durs,
Quand on s’est donné tant de mal et que les choses prennent enfin tournure,
D’avoir chez soi tout le temps ces deux yeux qui me regardaient ?
Pas une bonne femme qui ne sache qu’à sa naissance, il est vrai,
J’ai voulu la faire tuer à cause de ces mêmes yeux aveugles.
Mais l’Evêque, en me la rapportant qui voyait, nous a remis dans la règle tous les deux,
La sienne étant de me regarder, et la mienne évidemment de la faire souffrir.
Et celui qui prétend que je ne l’aimais pas, je n’ai pas autre chose à lui dire,
Sinon qu’il est une grosse bête et ne connaît pas les gens de mon pays.
Ah, pour être une sainte, elle n’a pas eu besoin d’autres péchés et ceux de son père lui ont suffi !
Elle n’a pas eu à chercher son pain ailleurs, ni sa peine, et je lui en donnais assez.
Et pourtant elle était ma grande fille chérie et je ne pouvais m’en passer,
Ma grande Odile au visage si doux, avec des petits points de rouille,
Ma fille d’Alsace en or, chargée de soie comme une quenouille !
C’est pourquoi vous qui venez la voir sur la montagne en la maison que je lui ai donnée,
Le meilleur de mes châteaux dans la Vosge, qui est clos et remparé
D’un tel mur, fait par les gens de chez nous, qu’on n’en trouve nulle part ailleurs,
Songez à moi qui pour plus tard ici plantai cette source de pleurs !
C’est moi qui, pour que fût toujours sous ces yeux miraculeusement ouverts,
Ce pays que nous avons fait ensemble, elle et moi, et qui est à jamais son douaire,
Plantai ici mon enfant vénérable et cette fille de mon sang.
C’est pourquoi vous tous qui venez ici demander la guérison de vos yeux souffrants,
Vous tous, les obscurcis d’en bas, tout le peuple clopin-clopant,
Batteurs de blé, batteurs de fer, cantonniers et joueurs de clarinette,
Porte-besaces, porte-bâtons, porte-bandeaux et porte-lunettes,
Enfants que l’on conduit par la main, tristes bureaucrates à visière,
Vieilles sœurs des hôpitaux, soldats de la Légion Etrangère,
Vous qui montez en chantant vers Odile entre les sapins,
Songez que c’est tout de même à moi que sont la maison et le jardin:
Si Odile vous donne son eau, moi je vous donne de mon vin.
(Précisément ce bon chrétien sans eau, ce même petit vin de Ribeauvillé,
Que l’on ne peut garder longtemps en tonneau et qui se boit comme du lait.)
Et vous, jeunes filles de France, qui descendez à grand bruit dans le crépuscule,
Priez pour le barbare Euticon dont le nom est si ridicule !
Publié le 1er Août 1913 dans La Nouvelle Revue Française
Paul Claudel, poète, dramaturge et diplomate, a marqué la littérature française par son approche spirituelle et mystique. Né en 1868, il est une figure incontournable du XXe siècle. Dans son poème Sainte Odile, Claudel évoque la légende de la sainte alsacienne, présentant un portrait tendre et complexe de son père, tout en insistant sur le lien spirituel et profond entre la sainte et la terre d’Alsace. À travers ce poème, il mêle des thèmes de foi, de souffrance et de guérison, offrant une réflexion sur la relation entre l’humain et le divin. Il décrit Odile, une figure de lumière et de guérison pour ceux qui viennent la vénérer, mais aussi un hommage à l’amour filial et à la protection de la région. Le poème incarne l’intensité de la croyance de Claudel, où chaque image se charge de symbolisme et de sacralité.