Strasbourg - Paul Claudel
A M. le D » Bucher
La Cathédrale, toute rose entre les feuilles d’avril, comme un être que le sang anime, à demi humain,
Le grand Ange rose de Strasbourg qui est debout entre les Vosges et le Rhin,
Contient bien des mystères dans son livre et des choses qui ne sont pas racontées
Pour l’enfant qui vers ce frère géant lève les yeux avec bonne volonté.
Salut, Mères de la France là-bas, Paris et Chartres et Rouen,
Grandes Maries toutes usées et chenues, ô Mères toutes noires de temps !
Mais qu’il est jeune qu’il est droit comme il tient fièrement sa lance !
Qu’il fait de plaisir à voir dans le soleil, plein de menaces et d’élégance,
Tel que le bon écuyer qui soutient son maître face-à-face,
L’Ange de Strasbourg en fleur, rose comme une fille d’Alsace !
Dieu n’a point fermé les yeux de la mère pour qu’elle ignore
Ce Fils mystérieux au dessus d’elle et ce grand laurier dans l’aurore !
C’est aussi présent que moi c’est de la pierre c’est aussi sain,
Aussi neuf, aussi vivant, aussi dru que la rose de ce matin,
Ce qui de toutes parts à moi s’ouvre et m’accueille, et qui enfin
M’immerge, profond et divers, quand j’ai franchi le portail,
Asile comme le sein des mers, aussi vermeil que le corail !
De quel soleil au dehors ces feux sont-ils le reflet ?
Comme la voix en dix mille syllabes qui devient un seul grand poëme diapré,
Le jour, en ce silence hors du monde pour y pénétrer,
Raconte à travers les vitraux tous les siècles, toute l’histoire profane et sacrée.
Les deux testaments sont ici, la double table de pierre.
Dieu est ici, et non seulement Dieu le Fils, mais Dieu le Père.
Quatre piliers, quatre colosses comme des arbres sont ses témoins
Dans la fosse fortifiée qui garde le Saint des Saints.
Quelqu’un est là, écoutant toute la vie et le cri que fait le sang d’Abel,
Dans le silence et le temps, aveugle comme Samuel
Le Père et le Fils qu’il engendre et l’Esprit qui en fait procession,
Résident là, c’est là ! dans le mystère de la Circuminsession.
Cependant qu’un rayon suave et lent indique
L’heure fausse que contredit le grand Coq astronomique.
Dieu est présent, et avec lui toute l’Église dans l’église,
Tout le passé, mais autant que les histoires précises,
Autant que les Prophètes et les Vertus et le séducteur de la Parabole,
Qui avec un doux souris à reculons entraîne son troupeau de Vierges folles
M’attirent ces débris, et ces têtes sans corps, et la notice
Sur une pierre déchue ERWIN MAGISTER OPERIS,
Et ces Longs Hommes tout travaillés par le temps, qu’on a retirés du Ciel,
Comme un plongeur à grands coups de talons de la mer extrait un mort plein de sel.
Qui n’a senti quelquefois, dans les tristes après midis d’été,
Quelque chose vers nous languir comme une rose desséchée ?
Ah ! de ceux ou de celles-là que nous étions faits pour comprendre et pour aimer,
Ce n’est pas la distance seulement, c’est le temps qui nous tient séparés,
L’irréparable temps, la distance qui efface le nom et le visage:
Un regard seul pour nous seuls survit et traverse tous les âges
Dangereuse Nymphe d’autrefois ! ah, qu’on lui bande les yeux,
Qu’on l’attache fortement à la porte du Saint-Lieu,
Comme cette figure sous le porche latéral qu’on appelle la Synagogue !
Ah, qu’on lui rompe ce long dard pour notre perte, analogue
A l’aiguillon même de la mort dont l’Apôtre nous a parlé,
La grande femme folle et vague avec son visage de fée,
Plus vaine que l’eau qui fuit, plus que le Rhin flexueuse,
Elle ne laisse point tomber son arme tortueuse,
Et montre, les yeux bandés, sa charte où il n’y a rien écrit.
Mais de l’autre côté de la Porte est debout avec mépris,
Sans relâche les tenant sous ses yeux froids qui sont faits pour voir,
L’Eglise sans aucuns rêves qui ne pense qu’à son devoir,
L’Eglise qui est appuyée sur la croix et non ce jonc illusoire,
Héritière des jours passés, forte maîtresse d’aujourd’hui.
Et antiquum documentum novo cedat ritui.
Nous, dédaignant le jour d’hier, réjouissons-nous dans le matin d’avril !
Laborieux présent, auteur des tâches difficiles,
Moins tu nous laisses d’avenir, plus le passé fut cruel,
Plus grande en nous la douceur amère des choses réelles !
Plus l’œuvre est dure et plus elle est honorable pour nous,
Que le printemps est beau, cette année ! et qu’il est doux
De voir peu à peu dans le brouillard se découvrir et se dresser
L’Ange de Strasbourg éternel, rose comme une fiancée !
Publié le 1er Août 1913 dans La Nouvelle Revue Française
Paul Claudel, l’un des poètes les plus marquants de la littérature française, a laissé une œuvre dense et spirituelle, souvent centrée sur la foi et la quête du divin. Né en 1868, il est aussi un diplomate et un dramaturge. Dans son poème Strasbourg, écrit en 1913, Claudel rend hommage à la majesté de la cathédrale de Strasbourg, qu’il décrit comme un être presque humain, tout en soulignant sa puissance symbolique. À travers ses vers, il révèle la grandeur de l’édifice, non seulement comme un monument architectural mais aussi comme un lieu sacré, reflet de l’histoire religieuse et de la spiritualité chrétienne. Le poème mêle adoration et réflexion sur le temps, l’histoire et l’art. Claudel, fervent catholique, y exprime une vision mystique et exaltée de la cathédrale, comme une présence vivante dans l’âme de l’Alsace et un témoin de l’éternité.