Un quai de gare à Toulouse - Thierry Cabot

Sur le quai fauve et noir empli de moiteurs sales,

Les âges se défont au rythme aigu des trains…

Voici longtemps. Peut-être en mai. Comme en rafales,

Des houles de joie ivre incendiaient mes reins.

 

J’avais les yeux ravis et comblés de l’enfance.

La magie à ma lèvre où fusait le bonheur,

Inondait le ciel chaud d’un rêve sans défense

Plus naïvement clair que l’envol d’une fleur.

 

La gare en fièvre s’agitait à perdre haleine ;

Le vent soûl balayait le matin finissant,

Et tout à coup je vis, dans un souffle de laine,

Sourire jusqu’à moi ton pas resplendissant.

 

Mes bras tendus au point de soulever le monde,

Capturèrent le baume ailé de tes cheveux

Alors que, titubante au bout d’un soir immonde,

Une vieille passait, les doigts fous et nerveux.



Nous étions le miroir béni de toute chose ;

Les chatoiements de l’heure embellissaient nos mains.

Irréelle et chantant, la fière ville rose

Alignait ses toits purs et ses féconds chemins.

 

 

O couple aveugle au temps dont saigne l’ombre infâme !

Ta jeunesse coulait en lumineux accords,

Et nul regard ne vint arracher cette femme

Au néant qui bientôt lui mangerait le corps…

 

 

 

Le même quai… plus tard, sans que tu me revoies.

Déjà rien que l’infime écume d’un grand jour,

A peine un blanc fantôme errant le long des voies

Tandis que, chargé d’ans, je titube à mon tour.

 

Ton image noyée au fond de l’amertume,

Est une eau pâle et trouble égarée en mes yeux,

Un murmure de soie enfoui sous la brume,

Une âme frissonnante au bord de vagues cieux.

 

Et le limon obscur des mois et des années

A glacé mon visage et fendillé mon cou ;

Si parfois j’ai bu tant d’espérances bien nées,

J’ai vingt fois du destin essuyé le vil coup.

 

Or là comme jadis, la foule bourdonnante

Gronde avec l’appétit d’un long fleuve qui croît ;

Comme jadis, au loin, charmeuse et fascinante,

Toulouse rit toujours dans le beau soleil roi.

 

Affaibli par cent maux où l’enfer se dessine,

Je longe le vieux quai plein de moites relents

Quand devant moi soudain, ô brûlure assassine !

Pareil au nôtre, un couple unit ses voeux tremblants.

 

Il ne me connaît pas. Les trains vont, à la file.

Une brise d’amour me flagelle et me mord.

Et vaincu, las de tout, pauvre chose débile,

Je m’abats sur le sol en épousant la mort.



Date de publication inconnu, Poème extrait de  » La Blessure des Mots « 

Portrait de Thierry CabotNé le 30 mars 1958 à Toulouse, Thierry Cabot s’est passionné dès l’âge de quatorze ans pour la poésie, y trouvant un moyen d’expression privilégié pour explorer les thèmes intemporels de la condition humaine. Après avoir obtenu un DESS en sciences de l’éducation, il a exercé en tant que directeur d’association dans le domaine social. Son recueil « La Blessure des Mots » (2004) reflète sa sensibilité et sa maîtrise du verbe. Dans le poème « Un quai de gare à Toulouse », il évoque avec une profonde mélancolie le passage du temps et les souvenirs liés à la ville rose. Son écriture, empreinte de nostalgie, capte l’essence des moments fugaces et des émotions humaines, offrant une résonance particulière à ceux qui s’y plongent.

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