Lyon-les-mystères. - Louis Aragon
Partout de grands mouchoirs sèchent aux doigts des branches
Il y a tant de fleurs qu’on en perd la raison
Et la banlieue à l’air saisie avant saison
D’une panique de communiantes blanches
Jardins jardins pareils au grand air d’opéra
Qu’en rentrant chez soi chaque soir chacun fredonne
Cimetières privés où vivant s’abandonne
L’homme en bras de chemise au soleil des plâtres
Le rêve des graviers se meurt près des bordures
La glycine naissante expire son parfum
Tout se défait ici d’un sourire défunt
Le sommeil des lilas est trop lourd pour qu’il dure
Et quand le couvre-feu rend la rue au danger
A peine une fenêtre étouffe un complot d’or
Sous la marquise bleue une chanson s’endort
Que l’on entend montant dans l’air tiède et léger
Mille Lusignans faubouriens sans Mélusines
S’accoudant à leur traversin de lune épient
Si rien n’altèrent au fond de la ville assoupie
La respiration voisine des usines
Quel piétinement dénonce le troupeau
Qui passe sur les toits comme une préhistoire
Invisibles oiseaux mortelles trajectoires
Silence l’ombre fait des plis à son drapeau
Dans ce cœur de charbon des fougères de trouble
Dérouleront leur crosse au soleil de minuit
Est-ce un monstre qui passe et qu’un monstre poursuit
Nuit de l’homme et du ciel ô violette double
Printemps 1943
Louis Aragon, l’un des poètes majeurs du XXe siècle, est surtout connu pour son engagement politique et son rôle au sein du surréalisme. Dans Lyon-les-mystères, un poème écrit en 1943, il explore l’atmosphère particulière de Lyon pendant l’Occupation allemande. Aragon y décrit une ville marquée par la guerre, où le quotidien est suspendu entre l’ombre de la répression et les éclats de lumière poétique. Les images de jardins, de fleurs et de rues sombres plongent le lecteur dans une atmosphère onirique, à la fois belle et inquiétante. Le poème évoque aussi le contraste entre la ville endormie et les tensions qui la traversent, où l’ombre du danger rôde. Aragon, fidèle à son style, joue avec les contrastes et les symboles pour rendre hommage à une ville à la fois mystique et dure, pleine de secrets et de luttes.