À l’Amie - Renée Vivien
Dans tes yeux les clartés trop brutales s’émoussent.
Ton front lisse, pareil à l’éclatant vélin,
Que l’écarlate et l’or de l’image éclaboussent,
Brûle de reflets roux ton regard opalin.
Ton visage a pour moi le charme des fleurs mortes,
Et le souffle appauvri des lys que tu m’apportes
Monte vers tes langueurs du soleil au déclin.
Fuyons, Sérénité de mes heures meurtries,
Au fond du crépuscule infructueux et las.
Dans l’enveloppement des vapeurs attendries,
Dans le soir énerve, je te dirai très bas.
Ce que fut la beauté de la Maîtresse unique…
Ah ! cet âpre parfum, cette amère musique
Des bonheurs accablés qui ne reviendront pas !
Ainsi nous troublerons longtemps la paix des cendres.
Je te dirai des mots de passion, et toi,
Le rêve ailleurs, longtemps, de tes vagues yeux tendres,
Tu suivras ton passé de souffrance et d’effroi.
Ta voix aura le chant des lentes litanies
Où sanglote l’écho des plaintes infinies,
Et ton âme, l’essor douloureux de la Foi.
Publié en 1901 dans le recueil Études et Préludes
Renée Vivien, née Pauline Mary Tarn en 1877 à Londres, était une poétesse britannique d’expression française. Surnommée « Sapho 1900 », elle s’installa à Paris en 1899 où elle mena une vie bohème et passionnée. Vivien fut l’une des premières à chanter ouvertement l’amour entre femmes dans la poésie française. Son œuvre, empreinte de sensualité et de mélancolie, s’inscrit dans la mouvance décadente et symboliste de la Belle Époque. Ses recueils, dont « Études et Préludes » (1901), explorent les thèmes de l’amour saphique, de la beauté féminine et de la mort. Malgré une vie courte marquée par l’alcoolisme et la dépression, Vivien laissa une œuvre poétique riche, comprenant douze recueils de poésie et plusieurs ouvrages en prose. Elle mourut à Paris en 1909, à l’âge de 32 ans