Amour - Renée Vivien
Mirage de la mer sous la lune, ô l’Amour !
Toi qui déçois, toi qui parais pour disparaître
Et pour mentir et pour mourir et pour renaître,
Toi qui crains le regard juste et sage du jour !
Toi qu’on nourrit de songe et de mélancolie,
Inexplicable autant que le souffle du vent
Et toujours inégal, injuste trop souvent,
Je te crains à l’égal de ta sœur la folie !
Je te crains, je te hais et pourtant tu m’attires
Puisque aussi le fatal est proche du divin.
Voici qu’il m’est donné de te connaître enfin,
Et je mourrais pour l’un de tes moindres sourires !
Publié dans le recueil Dans un coin de violettes
Renée Vivien (1877-1909), de son vrai nom Pauline Mary Tarn, incarne la figure paradoxale d’une poétesse anglaise écrivant en français, dont les vers amoureux traversent les époques par leur intensité lyrique et leur audace thématique. Héritière d’une fortune familiale qui lui permit de vivre librement à Paris dès 1899, elle transforma ses expériences intimes – notamment ses relations passionnées avec Natalie Barney et la baronne Hélène de Zuylen – en une œuvre où l’amour saphique se pare de mythologie et de mélancolie. Son poème Amour, extrait du recueil posthume Dans un coin de violettes, résume cette vision ambivalente : comparant la passion à un « mirage de la mer sous la lune », elle y dépeint l’attirance irrésistible mais destructrice pour un sentiment « fatal » et « divin ». Malgré une existence écourtée par l’alcoolisme et une dépression liée à ses déchirements amoureux, Vivien légua une poésie où les tourments du désir lesbian s’élèvent à l’universel, influençant durablement la littérature queer. Son usage novateur de formes classiques (sonnets, hendécasyllabes) pour chanter des amours tabous fait d’elle une pionnière, la « Sapho 1900 » dont les vers continuent de résonner comme un témoignage intemporel sur les vertiges du cœur.