Au clos de notre amour, l’été se continue - Emile Verhaeren

Au clos de notre amour, l’été se continue :

Un paon d’or, là-bas, traverse une avenue ;

Des pétales pavoisent

– Perles, émeraudes, turquoises –

L’uniforme sommeil des gazons verts

Nos étangs bleus luisent, couverts

Du baiser blanc des nénuphars de neige ;

Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges ;

Un insecte de prisme irrite un coeur de fleur ;

De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs ;

Et, comme des bulles légères, mille abeilles

Sur des grappes d’argent vibrent au long des treilles.

 

L’air est si beau qu’il paraît chatoyant ;

Sous les midis profonds et radiants

On dirait qu’il remue en roses de lumière ;

Tandis qu’au loin, les routes coutumières

Telles de lents gestes qui s’allongent vermeils,

A l’horizon nacré, montent vers le soleil.

 

Certes, la robe en diamants du bel été

Ne vêt aucun jardin d’aussi pure clarté.

Et c’est la joie unique éclose en nos deux âmes,

Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes.

 

Publié en 1922 dans le recueil Les Heures du Soir, Mercure de France(p. 43-44).

Portrait d'Émile VerhaerenNé en 1855 à Saint-Amand en Belgique, Émile Verhaeren incarne une voix majeure du symbolisme européen, dont l’œuvre traverse les frontières géographiques et temporelles pour célébrer l’amour comme force cosmique. Si ses premiers recueils reflètent une angoisse existentielle, Les Heures du soir (1922) révèle un apaisement intime, porté par des paysages sensoriels où le désir se fond dans la nature. Le poème « Au clos de notre amour, l’été se continue » condense cette alchimie : un paon d’or traversant une avenue, des nénuphars comparés à des baisers, des abeilles vibrantes sur des treilles… Autant de métaphores où le jardin devient le théâtre d’une passion hors du temps. Verhaeren y dépasse le lyrisme personnel pour inscrire l’union amoureuse dans les cycles éternels des saisons – l’été persistant malgré l’automne de la vie. Ce dialogue entre émerveillement sensoriel et profondeur métaphysique trouve son origine dans sa relation avec Marthe Massin, épouse et muse depuis 1891, dont la présence irradie ses vers. Publié deux ans après sa mort tragique en 1916, ce texte, tel un testament poétique, transforme le deuil en célébration : l’amour y survit à la disparition des corps, comme les pétales pavoisent les gazons « verts » d’une éternelle jeunesse.

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