Au tribunal d'amour, après mon dernier jour - Théodore Agrippa d'Aubigné

Sonnet C.

 

Au tribunal d’amour, après mon dernier jour,

Mon coeur sera porté diffamé de brûlures,

Il sera exposé, on verra ses blessures,

Pour connaître qui fit un si étrange tour,

 

A la face et aux yeux de la Céleste Cour

Où se prennent les mains innocentes ou pures ;

Il saignera sur toi, et complaignant d’injures

Il demandera justice au juge aveugle Amour :

 

Tu diras : C’est Vénus qui l’a fait par ses ruses,

Ou bien Amour, son fils : en vain telles excuses !

N’accuse point Vénus de ses mortels brandons,

 

Car tu les as fournis de mèches et flammèches,

Et pour les coups de trait qu’on donne aux Cupidons

Tes yeux en sont les arcs, et tes regards les flèches.

 

Date de publication inconnue dans le recueil Hécatombe à Diane.

Portrait de Théodore Agrippa d'AubignéNé en 1552 dans une famille protestante, Théodore Agrippa d’Aubigné incarne la fusion paradoxale entre l’ardeur guerrière des guerres de Religion et la délicatesse lyrique de la Renaissance. Si son épopée baroque Les Tragiques l’a consacré comme témoin des conflits religieux, son recueil méconnu Hécatombe à Diane révèle un visage intime où l’amour se mue en tribunal implacable. Le sonnet Au tribunal d’amour, après mon dernier jour déploie une rhétorique judiciaire audacieuse : le cœur blessé du poète y comparaît devant une cour céleste, accusant l’aimée d’avoir armé Cupidon de ses propres regards. Cette allégorie amoureuse, nourrie de ses déchirements avec Diane Salviati – nièce de Cassandre, la muse de Ronsard –, transcende l’anecdote personnelle par son architecture rigoureuse. Chaque quatrain progresse comme un acte d’accusation, tandis que les tercets retournent habilement l’argumentaire contre la bien-aimée, transformant le plaidoyer en manifeste sur le pouvoir créateur de la souffrance. D’Aubigné y réinvente le pétrarquisme en y injectant une violence baroque préfigurant Donne ou Shakespeare, prouvant que les brûlures de l’âme ignorent les siècles.

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