Avec le même amour - Émile Verhaeren
Avec le même amour que tu me fus jadis
Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis
Ombraient les longs gazons et les roses dociles,
Tu m’es en ces temps noirs un calme et sûr asile.
Tout s’y concentre, et ta ferveur et ta clarté
Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté,
Mais tout y est serré dans une paix profonde
Contre les vents aigus trouant l’hiver du monde.
Mon bonheur s’y réchauffe en tes bras repliés
Tes jolis mots naïfs et familiers,
Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille
Qu’aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles.
Ta bonne humeur allègre et claire, oh ! je la sens
Triompher jour à jour de la douleur des ans,
Et tu souris toi-même aux fils d’argent qui glissent
Leur onduleux réseau parmi tes cheveux lisses.
Quant ta tête s’incline à mon baiser profond,
Que m’importe que des rides marquent ton front
Et que tes mains se sillonnent de veines dures
Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres !
Tu ne te plains jamais et tu crois fermement
Que rien de vrai ne meurt quand on s’aime dûment,
Et que le feu vivant dont se nourrit notre âme
Consume jusqu’au deuil pour en grandir sa flamme.
Publié en 1911 dans le recueil Les heures du soir.
Émile Verhaeren (1855-1916), poète belge d’expression française, a marqué la littérature symboliste par son lyrisme et sa sensibilité aux mutations de son époque. Bien qu’il se soit illustré dans des poèmes sociaux évoquant les bouleversements industriels (Les Villes tentaculaires), c’est dans l’intimité amoureuse qu’il puise certains de ses vers les plus intemporels. Son union avec Marthe Massin, artiste liégeoise rencontrée en 1889, inspira une trilogie dédiée à la vie conjugale, dont Les Heures du soir (1911) constitue l’aboutissement. Le poème Avec le même amour y déploie une méditation sobre sur la permanence affective face au temps : comparant l’être aimé à un « jardin de splendeur » puis à un « asile » contre les « vents aigus » du monde, Verhaeren célèbre la résilience d’un amour mûri, où les « fils d’argent » des cheveux et les « veines dures » des mains deviennent des emblèmes de tendresse plutôt que de déclin. Par son vers libre musical et ses images organiques – les « lilas blancs » dialoguant avec les « groseilles rouges » –, le poète transfigure le quotidien conjugal en une ode universelle à la fidélité créatrice, affirmant que « rien de vrai ne meurt quand on s’aime dûment ». Cette œuvre, née d’un bonheur personnel longuement mûri, dépasse l’anecdote biographique pour toucher à l’essence même du sentiment amoureux comme force transfiguratrice.