Ballade des Dames du temps jadis - François Villon

Dictes-moy où, n’en quel pays,

Est Flora, la belle Romaine ;

Archipiada, ne Thaïs,

Qui fut sa cousine germaine ;

Echo, parlant quand bruyt on maine

Dessus rivière ou sus estan,

Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?

Mais où sont les neiges d’antan !

 

Où est la très sage Heloïs,

Pour qui fut chastré et puis moyne

Pierre Esbaillart à Sainct-Denys ?

Pour son amour eut cest essoyne.

Semblablement, où est la royne

Qui commanda que Buridan

Fust jetté en ung sac en Seine ?

Mais où sont les neiges d’antan !

 

La royne Blanche comme ung lys,

Qui chantoit à voix de sereine ;

Berthe au grand pied, Bietris, Allys ;

Harembourges, qui tint le Mayne,

Et Jehanne, la bonne Lorraine,

Qu’Anglois bruslèrent à Rouen ;

Où sont-ilz, Vierge souveraine ?…

Mais où sont les neiges d’antan !

 

ENVOI

 

Prince, n’enquerez de sepmaine

Où elles sont, ne de cest an,

Qu’à ce refrain ne vous remaine :

Mais où sont les neiges d’antan !

 

Publié vers 1458-9

Portrait de François VillonFrançois Villon (né vers 1431, disparu après 1463), poète maudit du Moyen Âge, incarne la figure du génie littéraire inséparable d’une existence chaotique. Élevé par Guillaume de Villon après la mort de son père, il devient maître ès arts à Paris avant de sombrer dans une vie de vols et de rixes. Condamné à mort pour meurtre puis gracié, ses errances entre prisons et exils nourrissent une œuvre marquée par la précarité et la mélancolie. Sa Ballade des Dames du temps jadis, extraite du Testament (1458-1463), transcende pourtant ces tribulations en interrogeant l’éphémère à travers le destin de femmes mythiques ou historiques. Le refrain célèbre « Mais où sont les neiges d’antan ? », métaphore de l’amour et de la beauté disparus, résonne comme une élégie universelle. Villon y mêle Héloïse, Jeanne d’Arc ou Flora, déployant une galerie de figures où la passion se heurte à la fatalité du temps. Si sa vie obscure se perd après 1463, son lyrisme poignant, oscillant entre trivialité et grandeur, impose une méditation intemporelle sur l’absence et le désir.

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