Billet - Stéphane Mallarmé

Pas les rafales à propos

De rien comme occuper la rue

Sujette au noir vol de chapeaux ;

Mais une danseuse apparue

 

Tourbillon de mousseline ou

Fureur éparses en écumes

Que soulève par son genou

Celle même dont nous vécûmes

 

Pour tout, hormis lui, rebattu

Spirituelle, ivre, immobile

Foudroyer avec le tutu,

Sans se faire autrement de bile

 

Sinon rieur que puisse l’air

De sa jupe éventer Whistler.

 

Publié à une date inconnue

Portrait de Stéphane MallarméStéphane Mallarmé (1842-1898), figure centrale du symbolisme, a marqué la poésie française par son exploration des nuances insaisissables de l’amour et du désir. Professeur d’anglais discret, il transforme ses mardis parisiens en laboratoire d’idées où se croisent Verlaine et Manet, tout en ciselant une œuvre exigeante. Son poème Billet incarne cette quête d’éternité à travers l’éphémère : une danseuse surgit dans la rue comme une tempête de mousseline, son tutu « foudroyant » l’espace d’un instant. Le mouvement tourbillonnant (« Tourbillon de mousseline ou / Fureur éparses en écumes ») devient métaphore de la passion, où le geste fugace de la ballerine cristallise un amour hors du temps. Mallarmé y fusionne l’art poétique et pictural – le clin d’œil à Whistler évoque une esthétique impressionniste – pour transcender l’anecdote. Loin des déclarations lyriques, il capture l’essence vibrante de l’émotion amoureuse dans l’équilibre précaire entre présence et absence, entre le « noir vol de chapeaux » et la grâce immobile de celle « dont nous vécûmes ». Une alchimie qui fait de ce poème un joyau intemporel, où l’amour se devine plus qu’il ne se dit.

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