Blason du Beau Tétin - Clément Marot

III.

DU BEAU TÉTIN.

Tétin refect plus blanc qu’un œuf,

Tétin de satin blanc tout neuf,

Tétin qui fais honte à la rose,

Tétin plus beau que nulle chose !

Tétin dur, non pas tétin, voyre,

Mais petite boule d’ivoyre,

Au millieu duquel est assise

Une fraize, ou une cerise,

Que nul ne veoit, ne touche aussi,

Mais je gage qu’il est ainsi.

Tétin doncq au petit bout rouge,

Tétin qui jamais ne se bouge,

Soit pour venir, soit pour aller,

Soit pour courir, soit pour baller.

Tétin gaulche, tétin mignon,

Tousjours loing de son compaignon,

Tétin qui portes tesmoignage

Du demeurant du personnage.

Quand on te voit, il vient à mainctz

Une envie dedans les mains

De te taster, de te tenir.

Mais il se fault bien contenir

D’en approcher, bon gré ma vie,

Car il viendroit une autre envie.

Ô tétin ne grand, ne petit,

Tétin meur, tétin d’appétit,

Tétin qui nuict et jour criez :

« Mariez-moy tost, mariez : »

Tétin qui t’enfles et repoulses

Ton gorgerin de deux bons poulses !

A bon droict heureux on dira

Celluy qui de laict t’emplira,

Faisant d’ung tétin de pucelle

Tétin de femme entière et belle !

Publié en 1535

Portrait de Clément MarotClément Marot (1496-1544), né à Cahors dans une famille de poètes, incarne la transition entre le Moyen Âge et la Renaissance littéraire. Protégé de François Ier et de Marguerite de Navarre, ce courtisan talentueux transforme les codes de la poésie amoureuse en mêlant élégance précieuse et audace grivoise. Son Blason du Beau Tétin (1535) révolutionne le genre poétique : ce célèbre éloge du sein féminin, comparé à une « petite boule d’ivoire » surmontée d’une cerise, invente un nouveau langage érotique où le corps devient paysage symbolique. Marot y déploie un savant équilibre entre sensualité assumée (« Tétin qui nuict et jour criez : Mariez-moy tost ») et métaphores raffinées (« satin blanc tout neuf »), créant un modèle imité par toute la Pléiade. Ce poème audacieux, né des cercles humanistes de la cour de Fontainebleau, lui valut autant d’admiration que de controverses, reflétant le paradoxe d’un artiste à la fois protégé des puissants et persécuté pour ses idées réformatrices. Par son mélange unique de tradition médiévale (ballades, rondeaux) et d’innovation formelle, Marot impose une vision de l’amour à la fois charnelle et spirituelle, dont l’influence se prolongera chez Ronsard et les poètes baroques.

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