Bleuet - Guillaume Apollinaire

Jeune homme

De vingt ans

Qui as vu des choses si affreuses

Que penses-tu des hommes de ton enfance

Tu connais la bravoure et la ruse

Tu as vu la mort en face plus de cent fois tu ne sais pas ce que c’est que la vie

Transmets ton intrépidité

A ceux qui viendont

Après toi

 

Jeune homme

Tu es joyeux ta mémoire est ensanglantée

Ton âme est rouge aussi

De joie

Tu as absorbé la vie de ceux qui sont morts près de toi

Tu as de la décision

Il est 17 heures et tu saurais

Mourir

Sinon mieux que tes aînés

Du moins plus pieusement

Car tu connais mieux la mort que la vie

O douceur d’autrefois

Lenteur immémoriale

 

Publié à une date inconnue

Portrait de Guillaume ApollinaireGuillaume Apollinaire (1880-1918), poète français d’origine italo-polonaise, a marqué la littérature par son audace formelle et sa sensibilité à fleur de mots. Figure clé du cubisme et précurseur du surréalisme, il transforme l’expérience amoureuse en paysage poétique universel, comme en témoigne Bleuet, écrit en 1916 pendant la Première Guerre mondiale. Ce poème déchirant, loin des clichés romantiques, explore l’amour de la vie à travers le regard d’un jeune soldat de vingt ans confronté à l’horreur des tranchées. « Tu as absorbé la vie de ceux qui sont morts près de toi », écrit-il, mêlant l’intimité du souvenir à la camaraderie tragique du front. Blessé à la tête en 1916, Apollinaire puise dans sa propre expérience de combattant cette intrépidité mélancolique qui caractérise le texte, où la mort dialogue avec « la douceur d’autrefois ». Si Alcools (1913) consacre sa passion pour Marie Laurencin, Bleuet révèle un amour plus vaste – celui de l’humanité blessée, transmis comme un flambeau aux générations futures : « Transmets ton intrépidité / À ceux qui viendront après toi ». Une œuvre où l’amour survit à l’apocalypse, gravé dans « l’âme rouge » d’un siècle naissant.

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