Bonne pensée du matin - Arthur Rimbaud
A quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bosquets l’aube évapore
L’odeur du soir fêté.
Mais là-bas dans l’immense chantier
Vers le soleil des Hespérides,
En bras de chemise, les charpentiers
Déjà s’agitent.
Dans leur désert de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la richesse de la ville
Rira sous de faux cieux.
Ah ! pour ces Ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! laisse un peu les Amants,
Dont l’âme est en couronne.
Ô Reine des Bergers !
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,
Pour que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer, à midi.
Publié à une date inconnue dans le recueil Derniers vers
Arthur Rimbaud (1854-1891), prodige de la poésie française, inscrivit son nom dans l’histoire littéraire par une œuvre fulgurante marquée par l’audace et la quête d’absolu. Si sa brève carrière poétique – achevée à 20 ans – fut éclipsée par une existence aventureuse, ses vers amoureux continuent de hanter les imaginaires. Bonne pensée du matin, pièce méconnue des Derniers vers, capture cette alchimie entre passion charnelle et méditation métaphysique qui caractérise son écriture. Le poème déploie un paysage intime où l’aube caresse les amants encore enlacés, tandis que s’esquisse en contrepoint le labeur des charpentiers – allégorie de la tension entre éternité du désir et réalité sociale. Rimbaud, qui vécut une relation tumultueuse avec Paul Verlaine, semble ici sublimer ses propres tourments amoureux en un chant universel. L’invocation finale à Vénus et aux « Ouvriers charmants » révèle sa vision d’un amour à la fois ancré dans le concret et ouvert sur l’infini. Publié post-mortem sans date précise, ce texte cristallise le paradoxe rimbaldien : un lyrisme sensuel constellé de fulgurances visionnaires, où l’éphémère se mue en éternité par la seule magie du verbe.