Ce qui dure - René-François Sully Prudhomme
Le présent se fait vide et triste,
Ô mon amie, autour de nous ;
Combien peu de passé subsiste !
Et ceux qui restent changent tous.
Nous ne voyons plus sans envie
Les yeux de vingt ans resplendir,
Et combien sont déjà sans vie
Des yeux qui nous ont vus grandir !
Que de jeunesse emporte l’heure,
Qui n’en rapporte jamais rien !
Pourtant quelque chose demeure :
Je t’aime avec mon cœur ancien,
Mon vrai cœur, celui qui s’attache
Et souffre depuis qu’il est né,
Mon cœur d’enfant, le cœur sans tache
Que ma mère m’avait donné ;
Ce cœur où plus rien ne pénètre,
D’où plus rien désormais ne sort ;
Je t’aime avec ce que mon être
A de plus fort contre la mort ;
Et, s’il peut braver la mort même,
Si le meilleur de l’homme est tel
Que rien n’en périsse, je t’aime
Avec ce que j’ai d’immortel.
Publié en 1875 dans le recueil Les vaines tendresses.
René-François Sully Prudhomme (1839-1907), premier prix Nobel de littérature en 1901, a marqué la poésie française par son exploration subtile des émotions humaines. Issu d’une jeunesse contrariée par des problèmes de santé et des études interrompues, il trouve dans l’écriture un refuge où se mêlent sensibilité et rigueur formelle. Son recueil Les vaines tendresses (1875) révèle une poésie amoureuse d’une rare intensité, comme en témoigne Ce qui dure. Ce poème, construit autour d’un dialogue intime, transcende le temps en opposant la fragilité de la jeunesse à la permanence d’un amour ancré dans « le cœur ancien » – celui de l’enfance et des souvenirs maternels. Prudhomme y déploie une métaphore filée de la survivance affective, où l’attachement devient une force « immortelle » contre la mort, transformant la mélancolie du passé en promesse éternelle. Ce traitement à la fois tendre et philosophique de l’amour explique pourquoi son œuvre, bien qu’associée au mouvement parnassien, reste profondément humaine et intemporelle.