Chanson d'amour - Théodore de Banville
Qui veut avant le point du jour,
Vers le bien-aimé de mon âme,
Parce que je languis d’amour,
Porter le secret de ma flamme ?
Ô mon cœur, à quel cœur discret
Peux-tu te confier encore ? —
Si l’alouette a mon secret,
Elle ira le dire à l’Aurore.
Le désir de son javelot
A percé mon cœur qui se brise. —
Si je dis mon secret au flot,
Le flot l’ira dire à la brise.
Un frisson glisse sur mon col,
Et glace ma lèvre déclose. —
Si je le dis au rossignol,
Il ira le dire à la rose.
Qui donc saura le supplier
De finir mes peines mortelles ? —
Si je le dis au blanc ramier,
Il l’ira dire aux tourterelles.
Je me ploie ainsi qu’un roseau
Et ma beauté penche flétrie. —
Si je le dis au bleu ruisseau,
Il l’ira dire à la prairie.
Vous qui voyez mon désespoir,
Flots, ailes, brises des montagnes ! —
Si je le dis à mon miroir,
Il l’ira dire à mes compagnes.
Parce que je languis d’amour,
Vous qui voyez que je me pâme, —
Allez, allez de ce séjour
Vers le bien-aimé de mon âme !
Publié en 1846 dans le recueil Les Stalactites.
Théodore de Banville (1823-1891), figure majeure du Parnasse, incarna l’idéal d’une poésie ciselée où la beauté formelle transcendait les épanchements romantiques. Né à Moulins, fils d’un officier de marine, il se forma au lycée Condorcet avant de se lier à Hugo et Gautier, dont l’influence orienta son rejet du réalisme et du lyrisme larmoyant. Son recueil Les Stalactites (1846), dédié à son père, marqua un tournant vers une musicalité plus légère, comme en témoigne « Chanson d’amour ». Ce poème déploie un lyrisme ingénu où la confidence amoureuse, confiée à des éléments naturels (alouette, flot, rossignol), se diffuse en échos à travers un paysage personnifié. La répétition du refrain « Le flot nous berce, / Endormons-nous ! » souligne cette fusion entre sentiment intime et harmonie universelle, caractéristique de son art. Par son travail sur le rythme et les images, Banville y atteint une intemporalité qui inspira jusqu’à Rimbaud, soulignant combien sa quête de perfection formelle servait l’expression pure de l’émotion.