Chanson triste - Esther Granek
L’œil égrillard
Et le sang fou
Et du poil gris un peu partout
Et trop de lard
(mais le niant)
Sera-ce donc là mon portrait
quand viendront me tournebouler
les derniers feux de mon couchant ?
***
Le glandulaire
Et l’hormonal
En moi débridant l’animal
Dont je suis fier
(suprêmement)
Sera-ce donc là mon portrait
quand viendront me tournebouler
les derniers feux de mon couchant ?
***
Ardeurs. Chaleurs.
Moult canicules.
Sans souci d’aucun ridicule :
Brusques verdeurs !
Déferlements !
Sera-ce donc là mon portrait
quand viendront me tournebouler
les derniers feux de mon couchant ?
***
Et ce barbon
En devenir
Rêvant de pucelles à s’offrir
D’âge mignon Cela s’entend
Sera-ce donc là mon portrait
quand viendront me tournebouler
les derniers feux de mon couchant ?
***
Puis cet effroi
Qui vous tenaille
Devinant qu’en ce feu de paille
S’éteint déjà
La fin d’un temps
Sera-ce donc là mon portrait
quand viendront me tournebouler…
Publié en 1981 dans le recueil Je cours après mon ombre.
Esther Granek, poétesse au regard acéré, a marqué la littérature francophone par son exploration crue des métamorphoses du désir. Née dans l’entre-deux-guerres, cette voix singulière publie en 1981 Je cours après mon ombre où figure « Chanson triste », ode paradoxale à l’érotisme senior. Loin des clichés romantiques, son vers canaille conjugue grivoiserie et mélancolie : « L’œil égrillard/Et le sang fou/Et du poil gris un peu partout » peint un éros frondeur défiant le temps. À travers quatre strophes scandées par l’angoissante ritournelle « Sera-ce donc là mon portrait… », Granek cisèle un autoportrait de vieil amant où « le glandulaire/Et l’hormonal » nourrissent une flamme vacillante mais tenace. Ce chant du cygne érotique, traversé de « brusques verdeurs » et de « pucelles à s’offrir », transforme la décrépitude en manifeste existentiel. Par-delà les « feux de paille » de la chair, sa poésie rawousse immortalise l’éternel combat entre pulsion vitale et conscience de la finitude, offrant une pierre rugueuse à l’édifice des amours intemporelles.