Compagne savoureuse et bonne - Paul Verlaine
Compagne savoureuse et bonne
À qui j’ai confié le soin
Définitif de ma personne,
Toi mon dernier, mon seul témoin,
Viens çà, chère, que je te baise,
Que je t’embrasse long et fort,
Mon coeur près de ton coeur bat d’aise
Et d’amour pour jusqu’à la mort :
Aime-moi,
Car, sans toi,
Rien ne puis,
Rien ne suis.
Je vais gueux comme un rat d’église
Et toi tu n’as que tes dix doigts ;
La table n’est pas souvent mise
Dans nos sous-sols et sous nos toits ;
Mais jamais notre lit ne chôme,
Toujours joyeux, toujours fêté
Et j’y suis le roi du royaume
De ta gaîté, de ta santé !
Aime-moi,
Car, sans toi,
Rien ne puis,
Rien ne suis.
Après nos nuits d’amour robuste
Je sors de tes bras mieux trempé,
Ta riche caresse est la juste,
Sans rien de ma chair de trompé,
Ton amour répand la vaillance
Dans tout mon être, comme un vin,
Et, seule, tu sais la science
De me gonfler un coeur divin.
Aime-moi,
Car, sans toi,
Rien ne puis,
Rien ne suis.
Qu’importe ton passé, ma belle,
Et qu’importe, parbleu ! le mien :
Je t’aime d’un amour fidèle
Et tu ne m’as fait que du bien.
Unissons dans nos deux misères
Le pardon qu’on nous refusait
Et je t’étreins et tu me serres
Et zut au monde qui jasait !
Aime-moi,
Car, sans toi,
Rien ne puis,
Rien ne suis.
Publié en 1891 dans le recueil Chansons pour elle.
Paul Verlaine (1844–1896), poète emblématique du symbolisme français, incarne autant la fulgurance créative que la déchirure existentielle. Né à Metz dans une famille bourgeoise, sa vie oscille entre rébellion et quête de rédemption. Après une jeunesse marquée par l’errance estudiantine et les cercles littéraires parisiens, ses liaisons tumultueuses – notamment avec Arthur Rimbaud, qui lui vaut une condamnation en 1873 – scellent sa réputation de poète maudit. « Compagne savoureuse et bonne », extrait de Chansons pour Elle (1891), cristallise cette dualité entre passion charnelle et vulnérabilité. Écrit durant ses dernières années, alors qu’il erre entre misère et hôpitaux, le poème dédie à une amante anonyme – peut-être Philomène Boudin ou Eugénie Krantz – une ode à l’amour salvateur malgré la précarité. Les vers « Je vais gueux comme un rat d’église / Et toi tu n’as que tes dix doigts » traduisent son rejet des convenances bourgeoises pour exalter une union libre, forgée dans « nos deux misères ». Ce chant d’amour robuste, où la tendresse (« Que je t’embrasse long et fort ») se mêle à la revendication sociale (« zut au monde qui jasait »), révèle un Verlaine apaisé, transformant sa propre déchéance en une poésie vibrante d’humanité. Malgré les excès et les échecs, son œuvre, portée par une musicalité unique, demeure un pilier de la poésie amoureuse universelle.