Conte d'amour (IV) - Jean Moréas
Dans les jardins mouillés, parmi les vertes branches,
Scintille la splendeur des belles roses blanches.
La chenille striée et les noirs moucherons
Insultent vainement la neige de leurs fronts :
Car, lorsque vient la nuit traînant de larges voiles,
Que s’allument au ciel les premières étoiles,
Dans les berceaux fleuris, les larmes des lutins
Lavent toute souillure, et l’éclat des matins
Fait miroiter encor parmi les vertes branches
Le péplum virginal des belles roses blanches.
Ainsi, ma belle, bien qu’entre tes bras mutins
Je sente s’éveiller des désirs clandestins,
Bien que vienne parfois la sorcière hystérie
Me verser les poisons de sa bouche flétrie,
Quand j’ai lavé mes sens en tes yeux obsesseurs,
J’aime mieux de tes yeux les mystiques douceurs
Que l’irritant contour de tes fringantes hanches,
Et mon amour, absous de ses désirs pervers,
En moi s’épanouit comme les roses blanches
Qui s’ouvrent au matin parmi les arbres verts.
Publié en 1886 dans le recueil Cantilènes
Né Ioánnis Papadiamantópoulos à Athènes en 1856, Jean Moréas incarne cette figure hybride où se mêlent l’héritage grec et l’esprit français. Installé à Paris dès 1882, ce dandy à l’accent volontairement appuyé forge son identité littéraire entre les cabarets montmartrois comme Le Chat noir et les salons symbolistes de Mallarmé. Son Manifeste du symbolisme (1886), publié dans Le Figaro, le consacre chef de file d’un mouvement cherchant à transcender le réel par l’évocation suggestive. Pourtant, son Conte d’amour (IV), extrait des Cantilènes (1886), révèle déjà les tensions entre modernité et classicisme qui définiront son œuvre.
Le poème orchestre un ballet symboliste où les « belles roses blanches » résistent aux « chenilles striées » et « noirs moucherons », métaphore d’un amour purifié des désirs terrestres. Moréas y déploie son art de l’image oxymorique : les « larmes des lutins » lavent les souillures, tandis que les « yeux obsesseurs » de l’aimée transcendent la sensualité des « fringantes hanches ». Cette dialectique entre chair et esprit, héritée de Pétrarque, s’enracine dans sa double culture – les « péplums virginaux » évoquant autant la statuaire antique que la rigueur formelle de Ronsard, qu’il admirait.
Si le poème s’inscrit dans l’esthétique symboliste par son hermétisme calculé (« sorcière hystérie », « poisons de sa bouche flétrie »), il annonce déjà le tournant roman de 1892 où Moréas rejettera les « brumes du Nord » pour un idéal méditerranéen. Les alexandrins parfaits et les rimes embrassées des Stances (1899) trouvent ici leur matrice : l’amour s’y épanouit comme ces roses « parmi les arbres verts », image d’une éternité poétique contre l’éphémère des passions. Par ce balancement entre désir et ascèse, Moréas donne à l’amour courtois une résurgence fin-de-siècle, où le mythe grec revisité rencontre les tourments de l’âme moderne.