Conte d'amour (VII) - Jean Moréas
Hiver : la bise se lamente,
La neige couvre le verger.
Dans nos cœurs aussi, pauvre amante,
Il va neiger, il va neiger.
Hier : c’était les soleils jaunes.
Hier, c’était encor l’été.
C’était l’eau courant sous les aulnes
Dans le val de maïs planté.
Hier, c’était les blancs, les roses
Lis, les lis d’or érubescent –
Et demain : c’est les passeroses,
C’est les ifs plaintifs, balançant,
Balançant leur verdure dense,
Sur nos bonheurs ensevelis ;
Demain, c’est la macabre danse
Des souvenirs aux fronts pâlis ;
Demain, c’est les doutes, les craintes,
C’est les désirs martyrisés,
C’est le coucher sans tes étreintes,
C’est le lever sans tes baisers.
Publié en 1891 dans le recueil Le Pèlerin passionné
Né Ioánnis A. Papadiamantópoulos à Athènes en 1856, Jean Moréas incarne une figure hybride de la poésie française, mêlant héritage grec et modernité parisienne. Installé à Paris dès 1875, ce dandy cosmopolite se forge une réputation dans les cercles littéraires fin-de-siècle, où son recueil Les Syrtes (1884) le consacre chef de file du mouvement symboliste. Pourtant, c’est dans Le Pèlerin passionné (1891) que s’exprime pleinement sa vision de l’amour comme paysage météorologique intime, notamment à travers le poème Conte d’amour (VII). Ce texte, construit sur un jeu de miroirs entre saisons extérieures et climats sentimentaux, déploie un lyrisme mélancolique où l’hiver devient métaphore d’une passion éteinte : chaque strophe oppose la chaleur passée (« soleils jaunes », « lis d’or ») à la froideur présente (« bise qui se lamente », « ifs plaintifs »). Moréas y maîtrise l’art de la chute brutale, transformant le deuil amoureux en une « macabre danse des souvenirs » où le quotidien se vide de ses caresses. Paradoxalement, ce chantre de la modernité poétique opérera dès 1894 un virage vers le classicisme avec l’École romane, sans jamais renier cette écriture sensorielle qui fit de lui un passeur entre romantisme et surréalisme. Mort en 1910, il laisse une œuvre où l’amour se révèle moins éternel que sa propre métamorphose en vers.