Couples maudits - René-François Sully Prudhomme

Les criminels parfois ne sont pas les méchants,

Mais ceux qui n’ont jamais pu connaître en leur vie

Ni le libre bonheur des bêtes dans les champs,

Ni la sécurité de la règle suivie.

Que d’amour ténébreux sans lit et sans foyer !

Que de coussins foulés en hâte dans les bouges !

Que de fiacres errants honteux de déployer

Par des jours sans soleil leurs sales rideaux rouges !

Tous ces couples maudits, affolés de désir,

Après l’atroce attente (ô la pire des fièvres !),

Dévorent avec rage un lambeau de plaisir

Que le moindre hasard dispute au feu des lèvres ;

Car tous ont attendu de longs jours, de longs mois,

Pour ne faire, un instant, qu’une chair et qu’une âme,

Au milieu des terreurs, sous l’œil fixe des lois,

Dans un baiser qui pleure et cependant infâme…

Publié en 1869 dans le recueil Les solitudes.

Portrait de René-François Sully PrudhommeRené-François Sully Prudhomme (1839-1907), premier lauréat du prix Nobel de littérature en 1901, incarne une poésie où l’introspection amoureuse se mêle à une rigueur formelle héritée du Parnasse. Après des études interrompues par des problèmes de santé, ce Parisien d’origine, marqué par une déception sentimentale précoce, trouve dans l’écriture le moyen d’explorer les tourments du cœur humain. Son poème Couples maudits, extrait du recueil Les Solitudes (1869), dépeint avec une noirceur romantique les amours clandestins condamnés par la société. À travers des images de fiacres aux rideaux rouges et de baisers « qui pleurent », il capture l’urgence désespérée de passions marginalisées, oscillant entre désir charnel et culpabilité. Ce texte, comme beaucoup de ses œuvres, transcende son époque en révélant la part maudite de l’amour – ces liaisons vouées à l’ombre, où le plaisir éphémère se heurte aux normes sociales. Prudhomme y excelle à fusionner l’élégance classique du vers avec une sensibilité moderne aux fractures intimes, faisant de lui un pont entre romantisme et symbolisme.

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