Dans le royaume où les images vivent… - Sabine Sicaud
Je vous ai tant aimé, Silence…
Cher vieux Silence, reposant comme une eau plane.
Vous ne me paraissiez jamais immense,
Jamais inquiétant — mais diaphane
Et doux autour de moi, rempart secret,
Tour invisible et sûre… Bon Silence,
Où l’on respire à l’aise et qu’on dirait
Peuplé des mille choses que l’on pense
Quand on est seul, un jour très beau…
Silence d’une rose au bord de l’eau,
D’un lézard au soleil, d’un fauteuil près du feu,
Du cadre sertissant un paysage bleu,
Je vous ai tant aimé…
Au vain bruit des paroles,
Comment s’accoutumer ?
Comment suivre l’étourdissante farandole
De mots parfois trompeurs et discordants
À travers tant de voix, tant d’accents, tant de cris,
Quand on vous a chéri,
Silence ?… Ah ! laissez-moi vous retrouver, gardant
Ce bienfaisant pouvoir des demi-rêves
Dans le royaume où les Images vivent !
Qu’une musique, en écho, nous arrive
Quand le rideau se lève,
Si vous voulez…
Mais laissez-moi, comme avec un ami,
Voir avec vous l’histoire merveilleuse
Que devient à mon gré chaque film déroulé.
Nous referons, s’il faut, des fins heureuses…
Nous irons jusqu’au bout de ce qu’auront promis
La fée ou l’enchanteur aux baguettes de lune.
Ici, tous les jardins aux fruits d’or sont permis !
Nous nous évaderons des phrases importunes…
L’écran tourne pour nous ses pages, une à une —
Pour nous, Silence aux yeux songeurs, Silence ami…
Publié en 1928 dans la revue Cinémagazine
Sabine Sicaud (1913-1928), prodige poétique emportée trop tôt par la maladie, a ciselé dans son court passage une vision de l’amour dialoguant avec l’absence et le silence. Sa pièce Je vous ai tant aimé, Silence…, publiée en 1928 dans Cinémagazine, dévoile une intimité rare où le non-dit devient personnage principal. Le poème transforme le mutisme en allié complice, comparant sa présence à « un fauteuil près du feu » ou « un lézard au soleil » – métaphores d’une quiétude sensorielle qui préfigure les recherches sur l’introspection moderne. Son « royaume où les Images vivent » fusionne cinéma et rêverie, l’écran devenant espace de recréation narrative où « les fins heureuses » se réinventent librement. Cette œuvre, mariant l’éphémère de l’adolescence à l’éternité des sentiments, révèle une alchimie singulière : elle capture l’essence des passions humaines à travers leur reflet dans le miroir silencieux de l’âme, bien avant que le surréalisme ne théorise ces mécanismes. Sa mort à quinze ans cristallise son héritage – un diamant littéraire taillé par le temps suspendu.