Dit de la force de l’amour - Paul Eluard
Entre tous mes tourments entre la mort et moi
Entre mon désespoir et la raison de vivre
Il y a l’injustice et ce malheur des hommes
Que je ne peux admettre il y a ma colère
Il y a les maquis couleur de sang d’Espagne
Il y a les maquis couleur du ciel de Grèce
Le pain le sang le ciel et le droit à l’espoir
Pour tous les innocents qui haïssent le mal
La lumière toujours est tout près de s’éteindre
La vie toujours s’apprête à devenir fumier
Mais le printemps renaît qui n’en a pas fini
Un bourgeon sort du noir et la chaleur s’installe
Et la chaleur aura raison des égoïstes
Leurs sens atrophiés n’y résisteront pas
J’entends le feu parler en riant de tiédeur
J’entends un homme dire qu’il n’a pas souffert
Toi qui fus de ma chair la conscience sensible
Toi que j’aime à jamais toi qui m’as inventé
Tu ne supportais pas l’oppression ni l’injure
Tu chantais en rêvant le bonheur sur la terre
Tu rêvais d’être libre et je te continue.
Publié en 1948 dans le recueil Poèmes politiques
Né Eugène Grindel en 1895, Paul Éluard incarne une poésie où l’intime et l’universel s’enlacent. Figure majeure du surréalisme, il transforme l’éloge amoureux en acte de résistance, comme en témoigne Dit de la force de l’amour (1948). Ce poème, tiré du recueil Poèmes politiques, mêle la fougue d’un amour éternel à la révolte contre l’oppression : « Toi que j’aime à jamais toi qui m’as inventé […] Tu rêvais d’être libre et je te continue ». Éluard y célèbre Nusch, sa muse et épouse disparue en 1946, tout en érigeant leur passion en symbole de lutte collective. Ses vers traversent les tourments personnels – la perte, le deuil – pour embrasser les combats du siècle, des maquis espagnols à la Grèce insurgée, affirmant que l’amour « a raison des égoïstes ». Loin des clichés romantiques, sa voix fusionne érotisme et engagement, transformant le désir en une arme contre l’injustice : « Le pain le sang le ciel et le droit à l’espoir ». Membre du Parti communiste, résistant, Éluard reste celui pour qui aimer, c’est « inventer » un monde où la tendresse et la révolte ne font qu’un.