Élégie à Hélène - Pierre de Ronsard

Six ans étaient écoulés, et la septième année

Etait presque entière en ses pas retournée,

Quand loin d’affection, de désir et d’amour,

En pure liberté je passais tout le jour,

Et franc de tout souci qui les âmes dévore,

Je dormais dès le soir jusqu’au point de l’Aurore ;

Car seul maître de moi, j’allais, plein de loisir,

Où le pied me portait, conduit de mon désir,

Ayant toujours les mains pour me servir de guide

Aristote ou Platon, ou le docte Euripide,

Mes bons hôtes muets qui ne fâchent jamais ;

Ainsi que je les prends, ainsi je les remets ;

Ô douce compagnie et utile et honnête !

Un autre en caquetant m’étourdirait la tête.

 

Puis, du livre ennuyé, je regardais les fleurs,

Feuilles, tiges, rameaux, espèces et couleurs,

Et l’entrecoupement de leurs formes diverses,

Peintes de cent façons, jaunes, rouges et perses,

Ne me pouvant saouler, ainsi qu’en un tableau,

D’admirer la Nature, et ce qu’elle a de beau ;

Et de dire, en parlant aux fleurettes écloses :

« Celui est presque Dieu qui connaît toutes choses. »

Eloigné du vulgaire, et loin des courtisans,

De fraude et de malice impudents artisans,

Tantôt j’errais seul par les forets sauvages,

Sur les bords enjonchés des peints rivages,

Tantôt par les rochers reculés et déserts,

Tantôt par les taillis, verte maison des cerfs.

 

J’aimais le cours suivi d’une longue rivière,

Et voir onde sur onde allonger sa carrière,

Et flot à l’autre flot en roulant s’attacher ;

Et, pendu sur le bord, me plaisait d’y pêcher,

Etant plus réjoui d’une chasse muette

Troubler des écailles la demeure secrète,

Tirer avec la ligne, en tremblant emporté,

Le crédule poisson pris à l’hameçon amorcé,

Qu’un grand Prince n’est aise ayant pris à la chasse

Un cerf, qu’en haletant tout un jour il pourchasse,

Heureux, si vous eussiez, d’un mutuel émoi,

Pris l’appât amoureux aussi bien comme moi,

Que tout seul j’avalais, quand par trop désireux

Mon âme en vos yeux bu le poison amoureux.

 

Puis alors que Vesper vient embrunir nos yeux,

Attaché dans le Ciel je contemple les Cieux,

En qui Dieu nous écrit en notes non obscures

Les sorts et les destins de toutes créatures.

Car lui, en dédaignant (comme font les humains)

D’avoir encre et papier et plume entre les mains,

Par les astres du Ciel, qui sont ses caractères,

Les choses nous prédit et bonnes et contraires ;

Mais les hommes, chargez de terre et du trépas,

Méprisent tels écrits, et ne le lisent pas.

 

Or, le plus de mon bien pour décevoir ma peine,

C’est de boire à longs traits les eaux de la fontaine

Qui de votre beau nom se brave, et, en courant

Par les prés, vos honneurs va toujours murmurant,

Et la Reine se dit des eaux de la contrée ;

Tant vaut le gentil soin d’une Muse sacrée,

Qui peut vaincre la Mort et les sorts inconstants,

Sinon pour tout jamais, au moins pour un longtemps.

 

Là, couché dessus l’herbe, en mes discours je pense

Que pour aimer beaucoup, j’ai peu de récompense,

Et que mettre son cœur aux Dames si avant,

C’est vouloir peindre en l’onde et arrêter le vent ;

M’assurant toutefois, qu’alors que le vieil âge

Aura comme un sorcier changé votre visage,

Et lorsque vos cheveux deviendront argentés,

Et que vos yeux, d’Amour, ne seront plus hantés,

Que toujours vous aurez, si quelque soin vous touche,

En l’esprit mes écrits, mon nom en votre bouche.

 

Maintenant que voici l’an septième venir,

Ne pensez plus, Hélène, en vos lacs me tenir ;

La raison m’en délivre et votre rigueur dure ;

Puis, il faut que mon âge obéisse à nature.

 

Publié en 1578 dans le recueil Sonnets pour Hélène.

Portrait de Pierre de RonsardPierre de Ronsard (1524-1585), surnommé le « Prince des poètes » pour son rôle central dans la Pléiade, a marqué la Renaissance française par ses odes sensuelles et son lyrisme amoureux traversant les siècles. Issu d’une famille noble vendômoise, une surdité précoce le détourna d’une carrière diplomatique pour consacrer sa vie aux lettres. Son Élégie à Hélène (1578), extraite des Sonnets pour Hélène, incarne cette alchimie entre passion et méditation sur le temps. Le poème déploie une confession nostalgique où le poète, après sept ans d’amour, évoque sa liberté retrouvée parmi les forêts et les livres antiques (« Aristote ou Platon »), tout en reconnaissant l’empreinte indélébile de l’aimée dans son œuvre. Par un jeu de contrastes entre émerveillement naturel (« admirer la Nature ») et lucidité désenchantée (« peindre en l’onde et arrêter le vent »), Ronsard y sublime le carpe diem horacien, promettant à Hélène une postérité par les mots malgré le déclin physique. Ce dialogue entre érotisme et philosophie, typique de sa maturité, révèle un artiste conscient du pouvoir immortel de la poésie face à l’éphémère – une quête d’absolu qui résonne encore aujourd’hui.

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