Elle avait pris ce pli - Victor Hugo

Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin

De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;

Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;

Elle entrait, et disait : Bonjour, mon petit père ;

Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait

Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,

Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.

Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,

Mon oeuvre interrompue, et, tout en écrivant,

Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent

Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,

Et mainte page blanche entre ses mains froissée

Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.

Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,

Et c’était un esprit avant d’être une femme.

Son regard reflétait la clarté de son âme.

Elle me consultait sur tout à tous moments.

Oh ! que de soirs d’hiver radieux et charmants

Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,

Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère

Tout près, quelques amis causant au coin du feu !

J’appelais cette vie être content de peu !

Et dire qu’elle est morte ! Hélas ! que Dieu m’assiste !

Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;

J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux

Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.

 

Publié en 1856 dans le recueil Les contemplations.

Portrait de Victor HugoVictor Hugo (1802-1885), figure majeure du romantisme français, a marqué la littérature par son lyrisme et sa capacité à transformer l’intime en universel. Bien connu pour ses romans comme Les Misérables, il a aussi exploré la poésie amoureuse sous toutes ses formes, y compris l’amour paternel déchirant qu’il exprime dans Elle avait pris ce pli. Ce poème des Contemplations (1856) transcende le simple hommage à sa fille Léopoldine, morte noyée en 1843, pour devenir une méditation sur l’amour éternisé par l’écriture. Le vers « Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère » cristallise cette alchimie entre tendresse quotidienne et conscience tragique du temps qui passe. Hugo y dépeint des instants volés à la routine créative (« Prenait ma plume, ouvrait mes livres »), transformant l’interruption enfantine en source d’inspiration (« venaient mes plus doux vers »). Paradoxalement, c’est la mort qui donne à ces souvenirs leur puissance intemporelle, faisant du deuil un acte poétique où l’amour survit à l’absence. Ce dialogue entre mémoire et création, typique de Hugo, montre comment les poèmes d’amour les plus durables naissent souvent de la perte et de la transfiguration artistique.

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