Endymion - Louise Ackermann

Endymion s’endort sur le mont solitaire,

Lui que Phœbé la nuit visite avec mystère,

Qu’elle adore en secret, un enfant, un pasteur.

Il est timide et fier, il est discret comme elle ;

Un charme grave au choix d’une amante immortelle

A désigné son front rêveur.

 

C’est lui qu’elle cherchait sur la vaste bruyère

Quand, sortant du nuage où tremblait sa lumière,

Elle jetait au loin un regard calme et pur,

Quand elle abandonnait jusqu’à son dernier voile,

Tandis qu’à ses côtés une pensive étoile

Scintillait dans l’éther obscur.

 

Phœbé ! le vallon, les bois et la colline

Dorment enveloppés dans ta pâleur divine ;

A peine au pied des monts flotte un léger brouillard.

Si l’air a des soupirs, ils ne sont point sensibles ;

Le lac dans le lointain berce ses eaux paisibles

Qui s’argentent sous ton regard.

 

Non, ton amour n’a pas cette ardeur qui consume.

Si quelquefois, le soir, quand ton flambeau s’allume.

Ton amant te contemple avant de s’endormir.

Nul éclat qui l’aveugle, aucun feu qui l’embrase ;

Rien ne trouble sa paix ni son heureuse extase ;

Tu l’éclairés sans l’éblouir.

 

Tu n’as pour le baiser que ton rayon timide,

Qui vers lui mollement glisse dans l’air humide,

Et sur sa lèvre pâle expire sans témoin.

Jamais le beau pasteur, objet de ta tendresse,

Ne te rendra, Phœbé, ta furtive caresse.

Qu’il reçoit, mais qu’il ne sent point.

 

Il va dormir ainsi sous la voûte étoilée

Jusqu’à l’heure où la nuit, frissonnante et voilée.

Disparaîtra des cieux t’entraînant sur ses pas.

Peut-être en s’éveillant te verra-t-il encore

Qui, t’effaçant devant les rougeurs de l’aurore,

Dans ta fuite lui souriras.

 

Publié en 1871 dans le recueil Premières Poésies

Portrait de Louise AckermannLouise Ackermann (1813-1890), poétesse française marquée par un romantisme teinté de mélancolie, revisite le mythe antique d’Endymion dans son poème éponyme publié en 1871 (Premières Poésies). Née à Paris et élevée dans un milieu lettré, cette autrice atypique – souvent associée au pessimisme philosophique – explore ici l’amour idéalisé à travers le prisme d’une passion nocturne et silencieuse. Son Endymion dépeint une relation hors du temps entre la déesse Phœbé, incarnation lunaire, et le berger endormi, unissant leur « charme grave » dans une danse de regards et de lumière bien plus que de corps. Le choix de ce mythe, où l’immortelle aime sans éveiller le mortel, reflète peut-être l’expérience personnelle d’Ackermann, veuve à 35 ans après un mariage fulgurant avec le philologue Paul Ackermann. Sa version, aux vers fluides comme un « rayon timide », substitue à la fougue romantique une tendresse contemplative : Phœbé se contente de caresses lumineuses qui « expirent sans témoin » sur les lèvres du dormeur. Cette approche, où l’amour se fait présence discrète plutôt que possession, inscrit le poème dans une tradition de passion platonique traversant les siècles, des élégiaques latins aux sonnets pétrarquistes.

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