Féminin singulier - Tristan Corbière

Eternel Féminin de l’éternel jocrisse !

Fais-nous sauter, pantins nous pavons les décors !

Nous éclairons la rampe… Et toi, dans la coulisse,

Tu peux faire au pompier le pur don de ton corps.

 

Fais claquer sur nos dos le fouet de ton caprice,

Couronne tes genoux ! … et nos têtes dix-corps ;

Ris ! montre tes dents ! … mais … nous avons la police,

Et quelque chose en nous d’eunuque et de recors.

 

… Ah tu ne comprends pas ? … – Moi non plus – Fais la belle,

Tourne : nous sommes soûls ! Et plats ; Fais la cruelle !

Cravache ton pacha, ton humble serviteur!…

 

Après, sache tomber ! – mais tomber avec grâce –

Sur notre sable fin ne laisse pas de trace ! …

– C’est le métier de femme et de gladiateur.

 

Publié en 1873 dans le recueil Les Amours jaunes.

Portrait de Tristan CorbièreTristan Corbière (1845-1875), poète breton au destin tragique, révolutionne l’expression amoureuse dans Les Amours jaunes (1873), recueil où l’ironie mordante se mêle à une sensibilité tourmentée. Fils d’un écrivain marin, sa santé fragile et son exclusion sociale nourrissent une vision désenchantée de l’amour, visible dans « Féminin singulier ». Ce poème déconstruit les rôles genrés avec une virulence théâtrale : « Éternel Féminin de l’éternel jocrisse ! » lance-t-il, dépeignant l’amour comme une mascarade où la femme devient gladiateur et objet de spectacle. Corbière y fusionne l’argot parisien et les images crues pour critiquer la marchandisation des sentiments, transformant la déclaration lyrique en pamphlet social. Bien qu’ignoré de son vivant, Verlaine le révèle comme un « poète maudit » en 1884, soulignant son art du contraste entre apparence grotesque et désespoir authentique. Son exploration du désir comme combat sans vainqueur – « C’est le métier de femme et de gladiateur » – reste une clé pour comprendre les tensions érotiques modernes.

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