Frisson d’hiver - Emile Nelligan

Les becs de gaz sont presque clos :

Chauffe mon coeur dont les sanglots

S’épanchent dans ton coeur par flots,

Gretchen !

 

Comme il te dit de mornes choses,

Ce clavecin de mes névroses,

Rythmant le deuil hâtif des roses,

Gretchen !

 

Prends-moi le front, prends-moi les mains,

Toi, mon trésor de rêves maints

Sur les juvéniles chemins,

Gretchen !

 

Quand le givre qui s’éternise

Hivernalement s’harmonise

Aux vieilles glaces de Venise,

Gretchen !

 

Et que nos deux gros chats persans

Montrent des yeux reconnaissants

Près de l’âtre aux feux bruissants,

Gretchen !

 

Et qu’au frisson de la veillée,

S’élance en tendresse affolée

Vers toi mon âme inconsolée,

Gretchen !

 

Chauffe mon coeur, dont les sanglots

S’épanchent dans ton coeur par flots.

Les becs de gaz sont presque clos…

Gretchen !

 

Publié en 1903 dans le recueil Émile Nelligan et son œuvre, Texte établi par Préface par Louis Dantin, (p. 58-59).

Portrait d'Émile NelliganNé à Montréal en 1879, Émile Nelligan incarne la fulgurance tragique d’un génie poétique éclipsé trop tôt par la folie. Fils d’un père irlandais et d’une mère québécoise, il grandit dans une atmosphère familiale tendue, nourrissant une sensibilité exacerbée qui transparaît dans ses vers. Dès l’adolescence, il délaisse les études pour se consacrer entièrement à l’écriture, publiant son premier poème à 16 ans sous le pseudonyme d’Émile Kovar. Influencé par les symbolistes français comme Verlaine et Baudelaire, ainsi que par l’univers sombre d’Edgar Allan Poe, Nelligan forge une voix unique où l’amour se mêle à la mélancolie, à la quête d’idéal et à une angoisse existentielle. Frisson d’hiver, extrait de son recueil posthume Émile Nelligan et son œuvre (1903), illustre cet art de transformer la passion en paysage intérieur. Adressé à « Gretchen », le poème entrelace des images de froidure hivernale — givre, feux mourants, chats persans près de l’âtre — à l’effusion sentimentale, où les sanglots du cœur deviennent un dialogue intime. La répétition du prénom, tel un refrain, souligne une tendresse désespérée, tandis que le clavecin « rythmant le deuil hâtif des roses » symbolise l’éphémère de l’amour face au temps. Malgré une carrière écourtée à 19 ans par son internement en asile psychiatrique, Nelligan laisse une œuvre où l’émotion amoureuse, portée par une musicalité langagière et des métaphores vibrantes, transcende les époques, faisant de lui un pionnier de la poésie québécoise moderne.

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