Initium - Paul Verlaine
Les violons mêlaient leur rire au chant des flûtes
Et le bal tournoyait quand je la vis passer
Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes
De son oreille où mon Désir comme un baiser
S’élançait et voulait lui parler, sans oser.
Cependant elle allait, et la mazurque lente
La portait dans son rhythme indolent comme un vers,
– Rime mélodieuse, image étincelante, –
Et son âme d’enfant rayonnait à travers
La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.
Et depuis, ma Pensée – immobile – contemple
Sa Splendeur évoquée, en adoration,
Et dans son Souvenir, ainsi que dans un temple,
Mon Amour entre, plein de superstition.
Et je crois que voici venir la Passion.
Publié en 1866 dans le recueil Poèmes saturniens
Paul Verlaine (1844-1896), figure majeure du symbolisme français, a marqué la poésie par sa fusion entre sensualité et mélancolie, particulièrement dans son exploration des passions amoureuses. Initium, publié en 1866 dans Poèmes saturniens, révèle déjà cette alchimie caractéristique où une rencontre éphémère se transmue en méditation éternelle. Le poème décrit une scène de bal où la chevelure blonde d’une inconnue et ses yeux « gris et verts » deviennent les catalyseurs d’un désir à la fois timide et fulgurant. Verlaine y maîtrise l’art de suspendre le temps : la mazurque lente se fait métaphore du rythme poétique (« Rime mélodieuse, image étincelante »), transformant l’instant fugace en sanctuaire intemporel (« dans son Souvenir, ainsi que dans un temple »). Ce jeu entre mouvement et immobilisme (la Pensée « immobile » face au bal tournoyant) préfigure les tensions entre passion charnelle et spiritualité qui traverseront son œuvre. Si le poète évoque ici l’« adoration » mystique, sa vie tumultueuse – marquée par sa relation orageuse avec Rimbaud – montrera combien cet idéal amoureux restera pour lui un horizon vertigineux.