J’ai presque peur, en vérité - Paul Verlaine
J’ai presque peur, en vérité,
Tant je sens ma vie enlacée
A la radieuse pensée
Qui m’a pris l’âme l’autre été,
Tant votre image, à jamais chère,
Habite en ce coeur tout à vous,
Mon coeur uniquement jaloux
De vous aimer et de vous plaire ;
Et je tremble, pardonnez-moi
D’aussi franchement vous le dire,
A penser qu’un mot, un sourire
De vous est désormais ma loi,
Et qu’il vous suffirait d’un geste.
D’une parole ou d’un clin d’oeil,
Pour mettre tout mon être en deuil
De son illusion céleste.
Mais plutôt je ne veux vous voir,
L’avenir dût-il m’être sombre
Et fécond en peines sans nombre,
Qu’à travers un immense espoir,
Plongé dans ce bonheur suprême
De me dire encore et toujours,
En dépit des mornes retours,
Que je vous aime, que je t’aime !
Publié en 1870 dans le recueil La bonne chanson
Paul Verlaine (1844-1896), figure majeure du symbolisme français, incarne par sa vie tourmentée et son œuvre lyrique la complexité des passions amoureuses. Né à Metz dans une famille bourgeoise, il publie en 1870 La Bonne Chanson, recueil dédié à son épouse Mathilde Mauté dont le poème J’ai presque peur, en vérité révèle un moment d’équilibre rare. Ce texte, écrit durant leurs fiançailles, exprime une adoration mêlée de crainte : « Tant votre image, à jamais chère / Habite en ce cœur tout à vous », où la musicalité fluide des vers transcende les doutes personnels du poète. Pourtant, cette période idyllique précède la rencontre avec Rimbaud en 1871, qui bouleversera son mariage et plongera Verlaine dans une existence chaotique marquée par l’alcool, la prison et la misère. Ironie du destin, ces vers pudiques – « Que je vous aime, que je t’aime ! » – composés avant la tempête, deviendront un hymne universel à la vulnérabilité amoureuse, bien au-delà des « mornes retours » de sa propre vie. Malgré ses excès, Verlaine laisse une poésie où l’émotion pure, portée par le rythme et les assonances, continue de toucher les âmes sensibles à travers les siècles.