J'ai tant rêvé de toi - Robert Desnos
J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant et de bai
ser sur cette bouche la naissance de la voix qui m’est
chère?
J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant
ton ombre à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient
pas au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante
et me gouverne depuis des jours et des années, je
deviendrais une ombre sans doute,
Ô balances sentimentales.
J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps sans doute que
je m’éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes
les apparences de la vie et de l’amour et toi, la seule
qui compte aujourd’ hui pour moi, je pourrais moins
toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres
et le premier front venu.
J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton
fantôme qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant,
qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre
cent fois que l’ombre qui se promène et se promè
nera allégrement sur le cadran solaire de ta vie.
Publié en 1930 dans le recueil Corps et Biens
Robert Desnos (1900-1945), figure majeure du surréalisme, a marqué la poésie française par son exploration audacieuse de l’amour et du rêve. Ce Parisien autodidacte, d’abord proche d’André Breton, s’illustre par ses expériences d’écriture automatique avant de développer une voix unique, mêlant révolte et lyrisme. Son recueil Corps et Biens (1930) contient l’un des plus bouleversants poèmes d’amour du XXᵉ siècle : J’ai tant rêvé de toi. Dédié à la chanteuse Yvonne George, ce texte vertigineux interroge la frontière entre désir et réalité – « J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité » –, transformant l’absence en une présence obsédante où le fantôme amoureux finit par remplacer l’être aimé. Même si une légende tenace en a fait son « dernier poème » écrit en déportation, il fut en réalité composé en 1926. Résistant arrêté en 1944, Desnos meurt du typhus en 1945 à Terezín, mais son œuvre, portée par cette alchimie entre passion et liberté, reste un témoignage intemporel sur la puissance transformative de l’amour.