Je l'aime d'amour profond - Théophile Gautier

Élégie VI.

 

Nuit et jour, malgré moi, lorsque je suis loin d’elle,

A ma pensée ardente un souvenir fidèle

La ramène ; — il me semble ouïr sa douce voix

Comme le chant lointain d’un oiseau ; je la vois

Avec son collier d’or, avec sa robe blanche,

Et sa ceinture bleue, et la fraîche pervenche

De son chapeau de paille, et le sourire lin

Qui découvre ses dents de perle, — telle enfin

Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes

Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes ;

Et je l’aime d’amour profond : car ce n’est pas

Une femme au teint pâle, et mesurant ses pas

Au regard nuagé de langueur, une Anglaise

Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise

La tête sur sa main à rêver longuement,

A lire Grandisson et Werther, non vraiment ;

Mais une belle enfant inconstante et frivole,

Qui ne rêve jamais ; une brune créole

Aux grands sourcils arqués; aux longs yeux de velours

Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours ;

A la taille élancée, à la gorge divine,

Que sous les plis du lin la volupté devine.

 

Publié en 1830 dans le recueil Élégies.

Portrait de Théophile Gautier
Portrait de Théophile Gautier (1811-1872), ecrivain francais. ©Bianchetti/Leemage

Théophile Gautier (1811-1872), figure majeure du romantisme français puis chef de file du Parnasse, cisela dans Je l’aime d’amour profond une ode amoureuse aux accents résolument modernes. Ce poème extrait des Élégies (1830) dépeint, à travers une galerie de portraits sensoriels, l’obsession pour une créole fantasque dont « les regards furtifs vous poursuivent toujours ». Loin des héroïnes mélancoliques du romantisme, Gautier célèbre ici le charme capricieux d’une « belle enfant inconstante et frivole », incarnant son idéal de beauté sensuelle et libre. L’œuvre révèle déjà sa quête de perfection formelle – rythmes scandés comme un cœur battant, métaphores picturales (collier d’or, robe blanche, chapeau de paille) – qui annonce le principe de « l’art pour l’art ». Ce texte, où l’érotisme se devine sous « les plis du lin », influencera Baudelaire au point que ce dernier lui dédiera Les Fleurs du mal. Près de deux siècles plus tard, ces vers continuent de capturer l’essence tumultueuse du désir, preuve que la passion gautiérienne transcende les époques.

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