Je pense à toi mon Lou - Guillaume Apollinaire

Je pense à toi mon Lou ton cœur est ma caserne

Mes sens sont tes chevaux ton souvenir est ma luzerne

 

Le ciel est plein ce soir de sabres d’éperons

Les canonniers s’en vont dans l’ombre lourds et prompts

 

Mais près de moi je vois sans cesse ton image

Ta bouche est la blessure ardente du courage

 

Nos fanfares éclatent dans la nuit comme ta voix

Quand je suis à cheval tu trottes près de moi

 

Nos 75 sont gracieux comme ton corps

Et tes cheveux sont fauves comme le feu d’un obus

qui éclate au nord

 

Je t’aime tes mains et mes souvenirs

Font sonner à toute heure une heureuse fanfare

Des soleils tour à tour se prennent à hennir

Nous sommes les bat-flanc sur qui ruent les étoiles

 

Nîmes, le 17 décembre 1914

 

Publié en 1955 dans le recueil Poèmes à Lou

Portrait de Guillaume ApollinaireGuillaume Apollinaire (1880-1918), figure majeure de l’avant-garde poétique française, a marqué la littérature par sa capacité à fusionner l’intime et l’historique dans ses vers. Né d’une mère polonaise et d’un père italien, cet écrivain cosmopolite trouve dans l’amour une source inépuisable d’inspiration, comme en témoigne Je pense à toi mon Lou, pièce maîtresse des Poèmes à Lou publiés post mortem en 1955. Écrit en décembre 1914 alors qu’il venait de s’engager dans l’artillerie, ce poème adressé à Louise de Coligny-Châtillon – rencontrée quelques mois plus tôt à Nice – mêle avec audace l’univers guerrier et le lyrisme amoureux. Les métaphores insolites (« ton cœur est ma caserne », « tes cheveux sont fauves comme le feu d’un obus ») transforment les obus en déclarations passionnées et les régiments en armée d’Éros, créant une alchimie où la violence du front nourrit l’exaltation sentimentale. Apollinaire y invente une langue neuve, tissant le quotidien militaire (canons de 75, sabres, luzerne pour les chevaux) à la mythologie personnelle des amants, prouvant que la poésie d’amour peut jaillir même dans l’enfer des tranchées. Ce dialogue entre tendresse et déflagrations, entre l’éphémère d’une idylle et l’éternité du verbe, assure à ces vers leur résonance intemporelle.

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