Je t’aime - Paul Eluard
Je t’aime pour toutes les femmes
Que je n’ai pas connues
Je t’aime pour tout le temps
Où je n’ai pas vécu
Pour l’odeur du grand large
Et l’odeur du pain chaud
Pour la neige qui fond
Pour les premières fleurs
Pour les animaux purs
Que l’homme n’effraie pas
Je t’aime pour aimer
Je t’aime pour toutes les femmes
Que je n’aime pas
Qui me reflète sinon toi-même
Je me vois si peu
Sans toi je ne vois rien
Qu’une étendue déserte
Entre autrefois et aujourd’hui
Il y a eu toutes ces morts
Que j’ai franchies
Sur de la paille
Je n’ai pas pu percer
Le mur de mon miroir
Il m’a fallu apprendre
Mot par mot la vie
Comme on oublie
Je t’aime pour ta sagesse
Qui n’est pas la mienne
Pour la santé je t’aime
Contre tout ce qui n’est qu’illusion
Pour ce cœur immortel
Que je ne détiens pas
Que tu crois être le doute
Et tu n’es que raison
Tu es le grand soleil
Qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi
Quand je suis sûr de moi
Tu es le grand soleil
Qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi
Quand je suis sûr de moi
Publié en 1951 dans le recueil Le Phénix
Paul Éluard (1895-1952), figure majeure du surréalisme, a marqué la poésie française par son exploration intense de l’amour, mêlant lyrisme et engagement politique. Né Eugène Grindel à Saint-Denis, sa vie fut rythmée par des passions tumultueuses — notamment avec Gala, muse inspiratrice puis épouse de Dalí, et Nusch, disparue tragiquement —, avant de trouver une renaissance amoureuse avec Dominique, à qui il dédie Le Phénix (1951), recueil où figure Je t’aime. Ce poème, construit en vers libres et anaphores, célèbre l’amour comme force universelle et réparatrice : « Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues » évoque un désir transcendé, fusionnant l’intime et l’infini. Éluard y unit contradictions (sagesse/raison, santé/illusion) dans une écriture fluide, typique du surréalisme, où l’amour devient acte révolutionnaire. Malgré les épreuves (guerres, deuils), sa poésie, ancrée dans l’émotion brute, reste un hymne à la vie et à la liberté, renouvelant le langage poétique par des images audacieuses (« le grand soleil qui me monte à la tête »). Son œuvre, entre ombre et lumière, continue d’incarner l’amour comme résistance intemporelle.