Je t’écris ô mon Lou - Guillaume Apollinaire

Je t’écris ô mon Lou de la hutte en roseaux

Où palpitent d’amour et d’espoir neuf coeurs d’hommes

Les canons font partir leurs obus en monômes

Et j’écoute gémir la forêt sans oiseaux

 

Il était une fois en Bohême un poète

Qui sanglotait d’amour puis chantait au soleil

Il était autrefois la comtesse Alouette

Qui sut si bien mentir qu’il en perdit la tête

En perdit sa chanson en perdit le sommeil

 

Un jour elle lui dit Je t’aime ô mon poète

Mais il ne la crut pas et sourit tristement

Puis s’en fut en chantant Tire-lire Alouette

Et se cachait au fond d’un petit bois charmant

 

Un soir en gazouillant son joli tire-lire

La comtesse Alouette arriva dans le bois

Je t’aime ô mon poète et je viens te le dire

Je t’aime pour toujours Enfin je te revois

Et prends-la pour toujours mon âme qui soupire

 

Ô cruelle Alouette au coeur dur de vautour

Vous mentîtes encore au poète crédule

J’écoute la forêt gémir au crépuscule

La comtesse s’en fut et puis revint un jour

Poète adore-moi moi j’aime un autre amour

 

Il était une fois un poète en Bohême

Qui partit à la guerre on ne sait pas pourquoi

Voulez-vous être aimé n’aimez pas croyez-moi

Il mourut en disant Ma comtesse je t’aime

Et j’écoute à travers le petit jour si froid

Les obus s’envoler comme l’amour lui-même

 

10 avril 1915.

 

Publié en 1955 dans le recueil Poèmes à Lou

Portrait de Guillaume ApollinaireGuillaume Apollinaire (1880-1918), poète franco-italien emblématique de l’avant-garde, a transformé ses expériences amoureuses tourmentées en chefs-d’œuvre poétiques intemporels. Sa liaison fulgurante avec Louise de Coligny-Châtillon, rencontrée en 1914 alors qu’il s’apprêtait à partir pour le front, inspira les Poèmes à Lou où l’érotisme se mêle à l’angoisse de la mort. Le poème Je t’écris ô mon Lou, composé dans les tranchées en avril 1915, cristallise cette alchimie unique entre passion et guerre : les métaphores balistiques (« les obus s’envoler comme l’amour lui-même ») dialoguent avec les légendes médiévales (la comtesse Alouette de Bohême), créant une tension poétique entre désir charnel et pressentiment tragique. Apollinaire y déploie son génie de l’oxymore, mariant la fragilité des roseaux à la violence des canons, le gazouillis amoureux au gémissement des forêts meurtries. Ce texte, publié à titre posthume en 1955, révèle comment le poète-soldat transcendait l’horreur quotidienne par l’alchimie verbale, transformant les lettres à sa muse en « boutons d’or » poétiques rivés sur l’uniforme de la destinée. Une œuvre où le lyrisme amoureux devient acte de résistance face à l’absurdité guerrière.

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