La Belle au Bois dormant - Louise Ackermann

Une princesse, au fond des bois,

A dormi cent ans autrefois,

Oui, cent beaux ans, tout d’une traite.

L’enfant, dans sa fraîche retraite,

Laissait courir le temps léger.

Tout sommeillait à l’entour d’elle :

La brise n’eût pas de son aile

Fait la moindre feuille bouger ;

Le flot dormait sur le rivage ;

L’oiseau, perdu dans le feuillage,

Était sans voix et sans ébats ;

Sur sa tige fragile et verte

La rose restait entr’ouverte :

Cent printemps ne l’effeuillaient pas !

Le charme eût duré, je m’assure,

À jamais, sans le fils du roi.

Il pénétra dans cet endroit,

Et découvrit par aventure

Le trésor que Dieu lui gardait.

Un baiser, bien vite, il dépose

Sur la bouche qui, demi-close,

Depuis un siècle l’attendait.

La dame, confuse et vermeille,

À cet inconnu qui l’éveille

Sourit dans son étonnement.

Ô surprise toujours la même !

Sourire ému ! Baiser charmant !

L’amour est l’éveilleur suprême,

L’âme, la Belle au bois dormant.

 

Publié en 1871 dans le recueil Premières poésies

Portrait de Louise AckermannNée à Paris en 1813, Louise-Victorine Ackermann grandit dans un milieu intellectuel marqué par les Lumières, entre un père libre-penseur et une éducation religieuse contrariée. Après une jeunesse solitaire et des études nourries de philosophie allemande, elle épouse en 1844 Paul Ackermann, linguiste dont le décès précoce (1846) la plonge dans un deuil profond. Retirée à Nice dans une tour dominant la Méditerranée, elle y cultive une poésie teintée de pessimisme existentialiste, explorant les mystères de la condition humaine. Pourtant, son recueil Premières poésies (1871) révèle une facette moins connue de son œuvre : La Belle au Bois dormant revisite le conte populaire en métaphore de l’âme en attente d’éveil amoureux. À travers les cent ans de sommeil de l’héroïne et le baiser libérateur du prince, Ackermann célèbre la puissance transcendante de l’amour – « éveilleur suprême » – avec une grâce paradoxale, contrastant avec sa réputation de poétesse austère. Ce texte, où rose immobile et oiseau silencieux symbolisent l’attente intemporelle, témoigne de sa capacité à mêler lyrisme et profondeur philosophique, même sur le thème de l’amour.

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