La glycine est fanée et morte est l’aubépine - Emile Verhaeren
La glycine est fanée et morte est l’aubépine ;
Mais voici la saison de la bruyère en fleur
Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur
T’apporte les parfums de la pauvre Campine.
Aime et respire-les, en songeant à son sort
Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie ;
La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie
Et le peu qu’on lui laisse, elle le donne encor.
En automne, jadis, nous avons vécu d’elle,
De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,
Jusqu’en décembre où les anges de la Noël
Traversaient sa légende avec leurs grands coups d’aile.
Ton coeur s’y fit plus sûr, plus simple et plus humain ;
Nous y avons aimé les gens des vieux villages,
Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge
Et de rouets déchus qu’avaient usés leurs mains.
Notre calme maison dans la lande brumeuse
Etait claire aux regards et facile à l’accueil,
Son toit nous était cher et sa porte et son seuil
Et son âtre noirci par la tourbe fumeuse.
Quand la nuit étalait sa totale splendeur
Sur l’innombrable et pâle et vaste somnolence,
Nous y avons reçu des leçons du silence
Dont notre âme jamais n’a oublié l’ardeur.
A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde
Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous ;
Nos yeux étaient plus francs, nos coeurs étaient plus doux
Et remplis jusqu’aux bords de la ferveur du monde.
Nous trouvions le bonheur en ne l’exigeant pas,
La tristesse des jours même nous était bonne
Et le peu de soleil de cette fin d’automne
Nous charmait d’autant plus qu’il semblait faible et las.
La glycine est fanée, et morte est l’aubépine ;
Mais voici la saison de la bruyère en fleur.
Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur
T’apporter les parfums de la pauvre Campine.
Publié en 1922 dans le recueil Les Heures du Soir, Mercure de France, (p. 137-140).
Émile Verhaeren (1855-1916), poète belge d’expression française et figure majeure du symbolisme, a marqué la littérature par ses évocations lyriques de l’amour conjugal, notamment dans Les Heures claires (1896), Les Heures d’après-midi (1905) et Les Heures du soir (1911), une trilogie dédiée à son épouse Marthe Massin. Le poème La glycine est fanée et morte est l’aubépine, extrait du dernier volet publié à titre posthume en 1922, illustre sa manière de transcender l’intime pour toucher à l’universel. À travers des images de la Campine, région rurale flamande, Verhaeren entrelace souvenirs personnels et méditation sur la permanence de l’amour malgré l’effacement des saisons. Le vent y devient messager des parfums passés, symbolisant une passion ancrée dans la mémoire du paysage. Si ses œuvres sociales comme Les Villes tentaculaires (1895) reflètent son engagement anarchiste, c’est dans ces poèmes d’amour aux vers libres et à la musicalité subtile que Verhaeren atteint une intemporalité rare, mêlant simplicité rustique et profondeur métaphysique.