La Loreley - Guillaume Apollinaire

À Bacharach il y avait une sorcière blonde

Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde

 

Devant son tribunal l’évêque la fit citer

D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté

 

Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries

De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie

 

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits

Ceux qui m’ont regardé évêque en ont péri

 

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries

Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

 

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley

Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé

 

Évêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge

Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

 

Mon amant est parti pour un pays lointain

Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien

 

Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure

Si je me regardais il faudrait que j’en meure

 

Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là

Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla

 

L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances

Menez jusqu’au couvent cette femme en démence

 

Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants

Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc

 

Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre

La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

 

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut

Pour voir une fois encore mon beau château

 

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve

Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves

 

Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés

Les chevaliers criaient Loreley Loreley

 

Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelle

Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle

 

Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient

Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

 

Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley

Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

 

Publié en 1913 dans le recueil Rhénanes, Alcools.

Portrait de Guillaume ApollinaireGuillaume Apollinaire, de son vrai nom Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky, incarne l’archétype du poète maudit autant que visionnaire. Né à Rome en 1880 d’une mère polonaise et d’un père italien, cet enfant de l’Europe errante trouve dans l’écriture un refuge à ses blessures amoureuses. La Loreley, publiée dans Alcools (1913), cristallise cette alchimie entre mythe rhénan et désillusion personnelle. Inspiré par sa passion contrariée pour Annie Playden rencontrée en Allemagne, le poème transpose la légende de la sirène fatale en une méditation sur l’amour impossible. Apollinaire y mêle le folklore germanique – évêque, chevaliers, rocher du Rhin – à une confession voilée : les vers « Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là » résonnent comme un écho de son propre « mal-aimé ». Par son absence de ponctuation et ses distiques fluides, il capture l’intemporalité du désir, transformant une histoire médiévale en chant universel sur la puissance destructrice de l’amour. Ce texte, où se brisent les frontières entre mythe et autobiographie, confirme qu’Apollinaire n’écrit pas sur l’amour – il le transfigure en expérience métaphysique.

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