La lune blanche… - Paul Verlaine
La lune blanche
Luit dans les bois ;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramée…
Ô bien-aimée.
L’étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure…
Rêvons, c’est l’heure.
Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l’astre irise…
C’est l’heure exquise.
Publié en 1872 dans le recueil La Bonne Chanson
Paul Verlaine (1844-1896), figure majeure du symbolisme français, incarna toute sa vie la tension entre l’idéal amoureux et les tourments existentiels. Né à Metz dans une famille bourgeoise, il publia dès 22 ans Les Poèmes saturniens où transparaissait déjà sa quête d’une langue musicale et suggestive. Son mariage avec Mathilde Mauté en 1870 inspira La Bonne Chanson, recueil de vingt-et-un poèmes dont le célèbre La lune blanche – pièce emblématique où la nature nocturne (« l’étang miroir », « le saule noir ») devient métaphore des émotions amoureuses. Ce chant d’amour pudique, structuré en tercets aux rimes dissymétriques, capture l’instant fugace où le bonheur se mêle à la mélancolie (« Rêvons, c’est l’heure »). Mais cette période idyllique fut brève : sa passion tumultueuse avec Rimbaud (1871-1873) et son alcoolisme chronique ruinèrent son mariage, transformant l’exaltation lyrique en blessure intime. Paradoxalement, c’est dans ces déchirements que Verlaine forgea son art de l’ambiguïté – entre clair-obscur sentimental et perfection formelle –, faisant de lui le chantre des « romances sans paroles » qui hantent encore la mémoire littéraire.