L’Amour de l’Amour - Germain Nouveau

I

 

Aimez bien vos amours ; aimez l’amour qui rêve

Une rose à la lèvre et des fleurs dans les yeux ;

C’est lui que vous cherchez quand votre avril se lève,

Lui dont reste un parfum quand vos ans se font vieux.

 

Aimez l’amour qui joue au soleil des peintures,

Sous l’azur de la Grèce, autour de ses autels,

Et qui déroule au ciel la tresse et les ceintures,

Ou qui vide un carquois sur des coeurs immortels.

 

Aimez l’amour qui parle avec la lenteur basse

Des Ave Maria chuchotés sous l’arceau ;

C’est lui que vous priez quand votre tête est lasse,

Lui dont la voix vous rend le rythme du berceau.

 

Aimez l’amour que Dieu souffla sur notre fange,

Aimez l’amour aveugle, allumant son flambeau,

Aimez l’amour rêvé qui ressemble à notre ange,

Aimez l’amour promis aux cendres du tombeau !

 

Aimez l’antique amour du règne de Saturne,

Aimez le dieu charmant, aimez le dieu caché,

Qui suspendait, ainsi qu’un papillon nocturne,

Un baiser invisible aux lèvres de Psyché !

 

Car c’est lui dont la terre appelle encore la flamme,

Lui dont la caravane humaine allait rêvant,

Et qui, triste d’errer, cherchant toujours une âme,

Gémissait dans la lyre et pleurait dans le vent.

 

Il revient ; le voici : son aurore éternelle

A frémi comme un monde au ventre de la nuit,

C’est le commencement des rumeurs de son aile ;

Il veille sur le sage, et la vierge le suit.

 

Le songe que le jour dissipe au coeur des femmes,

C’est ce Dieu. Le soupir qui traverse les bois,

C’est ce Dieu. C’est ce Dieu qui tord les oriflammes

Sur les mâts des vaisseaux et des faîtes des toits.

 

Il palpite toujours sous les tentes de toile,

Au fond de tous les cris et de tous les secrets ;

C’est lui que les lions contemplent dans l’étoile ;

L’oiseau le chante au loup qui le hurle aux forêts.

 

La source le pleurait, car il sera la mousse,

Et l’arbre le nommait, car il sera le fruit,

Et l’aube l’attendait, lui, l’épouvante douce

Qui fera reculer toute ombre et toute nuit.

 

Le voici qui retourne à nous, son règne est proche,

Aimez l’amour, riez ! Aimez l’amour, chantez !

Et que l’écho des bois s’éveille dans la roche,

Amour dans les déserts, amour dans les cités !

 

Amour sur l’Océan, amour sur les collines !

Amour dans les grands lys qui montent des vallons !

Amour dans la parole et les brises câlines !

Amour dans la prière et sur les violons !

 

Amour dans tous les coeurs et sur toutes les lèvres !

Amour dans tous les bras, amour dans tous les doigts !

Amour dans tous les seins et dans toutes les fièvres !

Amour dans tous les yeux et dans toutes les voix !

 

Amour dans chaque ville : ouvrez-vous, citadelles !

Amour dans les chantiers : travailleurs, à genoux !

Amour dans les couvents : anges, battez des ailes !

Amour dans les prisons : murs noirs, écroulez-vous !

 

II.

 

Mais adorez l’Amour terrible qui demeure

Dans l’éblouissement des futures Sions,

Et dont la plaie, ouverte encor, saigne à toute heure

Sur la croix, dont les bras s’ouvrent aux nations.

 

Publié en 1881 dans le recueil La doctrine de l’amour

Portrait de Germain NouveauGermain Nouveau (1851-1920), poète provençal souvent qualifié d’« égal de Rimbaud » par Louis Aragon, incarne une quête poétique mêlant mysticisme et passion charnelle. Après une jeunesse marquée par la perte précoce de sa mère et des études religieuses, il rejoint Paris où il fréquente Verlaine, Mallarmé et Rimbaud, avec qui il collabora à Londres en recopiant les Illuminations. Son existence, traversée par des crises mystiques et des errances volontaires – jusqu’à mendier en imitant saint Benoît Labre –, forge une œuvre où l’amour se révèle autant terrestre que divin. L’Amour de l’Amour, extrait de La Doctrine de l’Amour (1881), condense cette dualité : le poème invoque Éros à travers les âges, des « autels de la Grèce » aux « futures Sions », unissant sensualité païenne (« rose à la lèvre », « ceintures déroulées ») et ferveur chrétienne (« Ave Maria chuchotés »). Par ses vers incantatoires et sa structure symphonique – 45 strophes célébrant l’amour « dans tous les cœurs » jusqu’à l’exclamation finale « adorez l’Amour terrible » –, Nouveau transcende les siècles, faisant de la passion un absolu où « le dieu charmant » rencontre le Christ saignant sur la croix. Ce dialogue entre antique et moderne, entre corps et âme, explique pourquoi les surréalistes virent en lui un visionnaire.

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