L’amour maternel - Sully Prudhomme
À Maurice Chevrier.
Fait d’héroïsme et de clémence,
Présent toujours au moindre appel,
Qui de nous peut dire où commence,
Où finit l’amour maternel ?
Il n’attend pas qu’on le mérite,
Il plane en deuil sur les ingrats ;
Lorsque le père déshérite,
La mère laisse ouverts ses bras ;
Son crédule dévouement reste
Quand les plus vrais nous ont menti,
Si téméraire et si modeste
Qu’il s’ignore et n’est pas senti.
Pour nous suivre il monte ou s’abîme,
À nos revers toujours égal,
Ou si profond ou si sublime
Que, sans maître, il est sans rival :
Est-il de retraite plus douce
Qu’un sein de mère, et quel abri
Recueille avec moins de secousse
Un cœur fragile endolori ?
Quel est l’ami qui sans colère
Se voit pour d’autres négligé ?
Qu’on méconnaît sans lui déplaire,
Si bon qu’il n’en soit affligé ?
Quel ami dans un précipice
Nous joint sans espoir de retour,
Et ne sent quelque sacrifice
Où la mère ne sent qu’amour ?
Lequel n’espère un avantage
Des échanges de l’amitié ?
Que de fois la mère partage
Et ne garde pas sa moitié !
Ô mère, unique Danaïde
Dont le zèle soit sans déclin,
Et qui, sans maudire le vide,
Y penche un grand cœur toujours plein !
Publié en 1875 dans le recueil Les vaines tendresses
René François Armand Prudhomme (1839-1907), dit Sully Prudhomme, incarne une transition subtile entre le lyrisme romantique et la rigueur parnassienne. Ce premier lauréat du prix Nobel de littérature (1901), initialement formé à l’ingénierie, trouve dans la poésie un exutoire à ses tourments physiques et existentiels. Son recueil Les Vaines tendresses (1875) explore avec une sensibilité minutieuse les nuances affectives, notamment dans L’Amour maternel dédié à Maurice Chevrier.
Le poème déploie une dialectique tendre entre la fragilité humaine et la constance absolue de l’amour parental. À travers sept quatrains en alexandrins, Prudhomme construit une antithèse permanente entre l’éphémère (« précipice sans espoir de retour ») et l’éternel (« sein de mère » comparé au tonneau des Danaïdes). L’usage récurrent d’interrogations rhétoriques (« Qui de nous peut dire où commence/Où finit l’amour maternel ? ») instaure un dialogue intime avec le lecteur, tandis que les enjambements fluidifient la réflexion philosophique.
Cette méditation poétique transcende son époque par son universalité psychologique. Le contraste entre la mère « sans maudire le vide » et les amitiés conditionnelles révèle une profonde intuition anthropologique. Prudhomme y atteint un équilibre rare entre précision conceptuelle et émotion nue, faisant de ce texte une pierre angulaire de la poésie filiale française.