L’amour par terre - Paul Verlaine
Le vent de l’autre nuit a jeté bas l’Amour
Qui, dans le coin le plus mystérieux du parc,
Souriait en bandant malignement son arc,
Et dont l’aspect nous fit tant songer tout un jour !
Le vent de l’autre nuit l’a jeté bas ! Le marbre
Au souffle du matin tournoie, épars. C’est triste
De voir le piédestal, où le nom de l’artiste
Se lit péniblement parmi l’ombre d’un arbre.
Oh ! c’est triste de voir debout le piédestal
Tout seul ! Et des pensers mélancoliques vont
Et viennent dans mon rêve où le chagrin profond
Évoque un avenir solitaire et fatal.
Oh ! c’est triste ! – Et toi-même, est-ce pas ? es touchée
D’un si dolent tableau, bien que ton œil frivole
S’amuse au papillon de pourpre et d’or qui vole
Au-dessus des débris dont l’allée est jonchée.
Publié en 1869 dans le recueil Fêtes galantes
Né en 1844 à Metz, Paul Verlaine incarne la quintessence du poète maudit, oscillant entre génie littéraire et existence tourmentée. Dès ses premiers recueils, comme Poèmes saturniens (1866) et Fêtes galantes (1869), il forge un style fluide et musical, marqué par l’évocation de sentiments ambivalents et de paysages intérieurs. Dans Fêtes galantes, recueil auquel appartient « L’amour par terre », Verlaine transpose les scènes de séduction du XVIIIe siècle en une danse de symboles, où l’amour se révèle aussi éphémère qu’un souffle de vent. Le poème décrit la chute d’une statue de Cupidon, métaphore de la fragilité des passions : le marbre brisé et le piédestal solitaire évoquent la mélancolie d’un idéal perdu, tandis que le papillon frivole survolant les débris rappelle l’insouciance face à la désillusion. Cette tension entre désir et désenchantement reflète la vie même de Verlaine, marquée par sa liaison tumultueuse avec Arthur Rimbaud, son emprisonnement après une dispute violente, et son déclin dans l’alcoolisme. Malgré ces épreuves, son œuvre, notamment ses poèmes d’amour, transcende les siècles par sa sensibilité raffinée et son aptitude à saisir les nuances du cœur humain. « L’amour par terre », avec ses images à la fois délicates et cruelles, reste un témoignage poignant de cette alchimie verbale où la beauté naît de la blessure.