L’amour sans trêve - Antonin Artaud
Ce triangle d’eau qui a soif
cette route sans écriture
Madame, et le signe de vos mâtures
sur cette mer où je me noie
Les messages de vos cheveux
le coup de fusil de vos lèvres
cet orage qui m’enlève
dans le sillage de vos yeux.
Cette ombre enfin, sur le rivage
où la vie fait trêve, et le vent,
et l’horrible piétinement
de la foule sur mon passage.
Quand je lève les yeux vers vous
on dirait que le monde tremble,
et les feux de l’amour ressemblent
aux caresses de votre époux.
Publié en 1968 dans le recueil L’Ombilic des limbes, Gallimard, (p. 178).
Antonin Artaud (1896-1948), poète marseillais aux multiples facettes – acteur, dramaturge et théoricien du « théâtre de la cruauté » –, a marqué la littérature par une œuvre où l’amour se mêle à la révolte métaphysique. Son poème L’amour sans trêve, extrait du recueil L’Ombilic des limbes (1925) et republié en 1968, cristallise cette tension entre passion et désespoir. À travers des images violentes (« le coup de fusil de vos lèvres ») et des métaphores maritimes (« cette mer où je me noie »), Artaud dépeint un amour à la fois envoûtant et destructeur, où le désir se heurte à la présence d’un tiers (« les caresses de votre époux »). Cette ambivalence reflète sa propre vie tourmentée : ses relations orageuses, comme celle avec Génica Athanasiou, et ses crises nerveuses récurrentes alimentent une écriture qui transfigure la souffrance en force poétique. Le vers « on dirait que le monde tremble », devenu emblématique, révèle cette capacité à faire vaciller les certitudes, mêlant érotisme et vertige existentiel. Artaud y incarne l’amour comme expérience totale, où le corps et l’esprit brûlent d’une même fièvre – une vision qui, au-delà du surréalisme, touche à l’universel.