Le Baiser - Anna de Noailles
Couples fervents et doux, ô troupe printanière !
Aimez au gré des jours.
— Tout, l’ombre, la chanson, le parfum, la lumière
Noue et dénoue l’amour.
Épuisez, cependant que vous êtes fidèles,
La chaude déraison,
Vous ne garderez pas vos amours éternelles
Jusqu’à l’autre saison.
Le vent qui vient mêler ou disjoindre les branches
A de moins brusques bonds
Que le désir qui fait que les êtres se penchent
L’un vers l’autre et s’en vont.
Les frôlements légers des eaux et de la terre,
Les blés qui vont mûrir,
La douleur et la mort sont moins involontaires
Que le choix du désir.
Joyeux, dans les jardins où l’été vert s’étale
Vous passez en riant,
Mais les doigts enlacés, ainsi que des pétales
Iront se défeuillant.
Les yeux dont les regards dansent comme une abeille
Et tissent des rayons,
Ne se transmettront plus d’une ferveur pareille
Le miel et l’aiguillon,
Les cœurs ne prendront plus comme deux tourterelles
L’harmonieux essor,
Vos âmes, âprement, vont s’apaiser entre elles,
C’est l’amour et la mort…
Publié en 1901 dans le recueil Le Cœur innombrable
Née à Paris en 1876 dans une famille princière roumaine et grecque, Anna de Noailles incarne l’osmose entre l’Orient et l’Occident dans une œuvre où l’amour se déchire entre ivresse et mélancolie. Son poème Le Baiser, extrait du recueil Le Cœur innombrable (1901), cristallise cette tension entre passion et impermanence à travers un ballet d’images printanières qui se fanent. Les métaphores organiques – « troupe printanière », « pétales » défeuillés, « tourterelles » en essor – trahissent son appartenance au courant symboliste tout en renouvelant le lyrisme amoureux par une conscience aiguë du temps.
La comtesse des salons littéraires parisiens y explore l’oxymore d’un désir « involontaire » mais éphémère, comparant l’étreinte amoureuse aux cycles implacables de la nature. Ce dialogue entre ardeur et finitude, typique de sa poésie sensorielle, révèle une vision tragiquement moderne de l’amour : un feu follet dansant entre « l’ombre et la lumière », toujours menacé par « l’autre saison ». Par cette alchimie de sensualité et de métaphysique, Noailles inscrit son baiser poétique dans la lignée des Héroïdes ovidiennes tout en annonçant l’existentialisme.