Le ballet des heures - Gérard de Nerval

Les heures sont des fleurs l’une après l’autre écloses

Dans l’éternel hymen de la nuit et du jour ;

Il faut donc les cueillir comme on cueille les roses

Et ne les donner qu’à l’amour.

 

Ainsi que de l’éclair, rien ne reste de l’heure,

Qu’au néant destructeur le temps vient de donner ;

Dans son rapide vol embrassez la meilleure,

Toujours celle qui va sonner.

 

Et retenez-la bien au gré de votre envie,

Comme le seul instant que votre âme rêva ;

Comme si le bonheur de la plus longue vie

Était dans l’heure qui s’en va.

 

Vous trouverez toujours, depuis l’heure première

Jusqu’à l’heure de nuit qui parle douze fois,

Les vignes, sur les monts, inondés de lumière,

Les myrtes à l’ombre des bois.

 

Aimez, buvez, le reste est plein de choses vaines ;

Le vin, ce sang nouveau, sur la lèvre versé,

Rajeunit l’autre sang qui vieillit dans vos veines

Et donne l’oubli du passé.

 

Que l’heure de l’amour d’une autre soit suivie,

Savourez le regard qui vient de la beauté ;

Être seul, c’est la mort ! Être deux, c’est la vie !

L’amour c’est l’immortalité !

 

Publié en 1853 dans le recueil Odelettes

Portrait de Gérard de NervalGérard de Nerval (1808-1855), de son vrai nom Gérard Labrunie, incarne la quintessence du romantisme français à travers une œuvre où l’amour se mêle à la mélancolie et au mysticisme. Son poème Le ballet des heures, publié en 1853 dans le recueil Odelettes, explore l’éphémère à travers une métaphore florale : « Les heures sont des fleurs l’une après l’autre écloses », invitant à saisir l’instant présent pour le consacrer à l’amour. Ce texte, oscillant entre légèreté et gravité, révèle sa philosophie du carpe diem – « Aimez, buvez, le reste est plein de choses vaines » – tout en sublimant l’amour comme antidote à la mort : « Être deux, c’est la vie ! / L’amour c’est l’immortalité ! ». Derrière ces vers intemporels se cache un homme tourmenté, marqué par la perte précoce de sa mère et des crises psychiques récurrentes, qui transforme sa quête d’idéal en une poésie universelle. Nerval, souvent interné, puise dans ses fragilités une lucidité bouleversante sur la condition humaine, faisant de Le ballet des heures bien plus qu’un poème d’amour : un manifeste existentiel où chaque heure cueillie devient une victoire sur le néant.

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