Le chemin de l’amour - Sabine Sicaud
Amour, mon cher Amour, je te sais près de moi
Avec ton beau visage.
Si tu changes de nom, d’accent, de coeur et d’âge,
Ton visage du moins ne me trompera pas.
Les yeux de ton visage, Amour, ont près de moi
La clarté patiente des étoiles.
De la nuit, de la mer, des îles sans escales,
Je ne crains rien si tu m’as reconnue.
Mon Amour, de bien loin, pour toi, je suis venue
Peut-être. Et nous irons Dieu sait où maintenant ?
Depuis quand cherchais-tu mon ombre évanouie ?
Quand t’avais-je perdu ? Dans quelle vie ?
Et qu’oserait le ciel contre nous maintenant ?
Publié en 1958 dans le recueil posthume Les poèmes de Sabine Sicaud
Sabine Sicaud (1913-1928), prodige poétique français, a marqué la littérature par une œuvre mûre malgré sa brève existence. Née à Villeneuve-sur-Lot dans une famille cultivée – son père, avocat proche de Jean Jaurès, et sa mère, poétesse –, elle compose dès neuf ans des vers primés, comme Matin d’automne couronné aux Jeux Floraux de France. Son unique recueil publié de son vivant, Poèmes d’enfant (1926), préfacé par Anna de Noailles, révèle une sensibilité aiguë à la nature et une maîtrise stylistique étonnante pour une adolescente. Le poème Le chemin de l’amour, extrait de son recueil posthume (1958), transcende pourtant cette inspiration enfantine : écrit peu avant sa mort à quinze ans des suites d’une ostéomyélite, il explore l’amour comme lien éternel. Les vers « Si tu changes de nom, d’accent, de cœur et d’âge, / Ton visage du moins ne me trompera pas » y opposent la permanence des sentiments aux métamorphoses physiques, thème d’autant plus poignant que la jeune fille luttait contre la dégradation de son propre corps. Malgré des images stellaires (« clarté patiente des étoiles »), le texte évite le lyrisme convenu grâce à des interrogations existentielles (« Dans quelle vie ? ») qui interrogent la transcendance amoureuse. Ce dialogue entre innocence juvénile et profondeur métaphysique fait de Sicaud une voix unique, où la précocité artistique rencontre l’urgence vitale d’une existence condamnée.